Les écritures gothiques livresques : classification de Lieftinck-Gumbert-Derolez

Les écritures livresques gothiques sont multiples et leur diversité rend ardue l’appréhension des phénomènes graphiques, tant dans leur cohérence interne en synchronie que dans leurs évolutions en diachronie.
Pour faciliter la dénomination des écritures et rendre le vocabulaire plus stable et objectif, et ainsi, in fine, favoriser le repérage des phénomènes historiques et des dynamiques d’évolution une classification peut se révéler utile.
Pour les écritures livresques gothiques, la seule qui existe et couvre la plupart des écritures européennes est la classification néerlandaise développée par Gerard Isaac Lieftinck (1902–1994), augmentée Johan Peter Gumbert et présentée de façon systématique et illustrée par Albert Derolez.

Albert DEROLEZ, The Palaeography of Gothic Manuscript Books. From the Twelfth to the Early Sixteenth Century. Cambridge, Cambridge University Press 2003 (Cambridge Studies in Palaeography and Codicology ; 9). 324 p, 160 pl.

Il faut souligner ici que cet ouvrage se recommande par sa clarté et aussi par son information précise, détaillée, sûre. Outre la présentation de la classification, de très nombreuses figures expliquent des phénomènes graphiques plus ponctuels ou géographiquement localisés de l’histoire de l’écriture. La présentation ci-dessous est volontairement réduite aux principes de la classification et à un bref exposé des qualités et faiblesses de celle-ci.

Voir les recensions suivantes :

  • Smith, Marc H. « [recension] Derolez (Albert). The Palaeography of Gothic Manuscript Books. From the Twelfth to the Early Sixteenth Century. Cambridge: Cambridge University Press, 2003 ». Scriptorium 58 (2004): 274-279 [consultable en ligne].
  • Stutzmann, Dominique. « Nomenklatur der gotischen Buchschriften: Nennen? Systematisieren? Wie und wozu? (Rezension über: Albert Derolez: The Palaeography of Gothic Manuscript Books. From the Twelfth to the Early Sixteenth Century. Cambridge u.a.: Cambridge University Press 2003.) ». IASLonline (2005). [consultable en ligne]

Principes

La classification de Lieftinck-Gumbert-Derolez présente l’avantage de se fonder sur des critères objectifs (forme des lettres), afin de libérer le travail paléographique des dénominations tautologiques ou mal fondées (« écriture universitaire », « écriture scolastique », « littera parisiensis »), dont le contenu resterait, précisément, à étudier pour définir quels en sont les caractéristiques morphologiques.

Morphologie

La classification fait le choix de se fonder principalement sur la morphologie des lettres vues sous l’angle spécifique de l’emploi des allographes, en particulier pour les formes variantes des lettres :

  • a (à simple ove ou à deux étages) ;
  • f et s long (posés sur la ligne ou filant sous la ligne) ;
  • lettres à haste b, h, k, l (avec ou sans boucle).

Les trois critères de la classification de Lieftinck-Gumbert-Derolez (présentation inspirée d'une diapositive de

La littera textualis se caractérise par un a à deux étages, des f et s longs posés sur la ligne, et des lettres à hastes dépourvues de boucles.

La littera cursiva se caractérise par un a à simple ove, des f et s longs filant sur la ligne, et des lettres à hastes avec des boucles. Elle est donc à l’opposé de la littera textualis.

La littera hybrida se caractérise par un a à simple ove, des f et s longs filant sur la ligne, et des lettres à hastes dépourvues de boucles. Il s’agit d’une littera cursiva sans boucle.

Des variantes sur l’un des trois critères définissent d’autres classes :

  • Textualis + a à simple ove = Semitextualis
  • Cursiva + a à deux étages = Cursiva antiquior
  • Hybrida + lettres bouclées ou non bouclées = Semihybrida

Degrés de formalité

Un deuxième critère, plus difficile à apprécier exactement, est le degré de formalité de l’écriture.

Au plus haut niveau formel se trouvent les écritures dites formata, utilisée pour les manuscrits de luxe ; les écritures livresques communes, qui peuvent être produites dans le circuit commercial du Moyen Âge, sont appelées libraria ; enfin, les écritures informelles et irrégulières, et celles qui manifestent un grand degré de cursivité technique, c’est-à-dire que la plume ne se relève pas entre deux ou plusieurs traits successifs normalement articulés et tracés séparément, sont appelées currens.

Il faut ici rappeler, pour éviter toute ambiguïté, que la littera cursiva est issue des écritures techniquement cursives, mais peut-être tracée avec des caractéristiques anti-cursives, qui ralentissent l’écriture, en particulier l’usage des boucles tracées en deux temps (la haste est tracée verticalement en descendant, puis la plume remonte sans toucher le support, et redescend avec un mouvement courbe pour tracer la boucle), alors qu’elles apparaissent d’abord comme un trait manifestant le ductus invisible.

Avantages et inconvénients de la classification

Deux qualités sont unanimement reconnues à la classification de Lieftinck-Gumbert-Derolez. Tout d’abord, elle se fonde sur la morphologie des écritures et permet d’en décrire en peu de mots des caractéristiques objectives. Elle évite de décrire l’écriture par son usage supposé (il ne sert à rien de décrire l’écriture d’un bréviaire avec les mots « écriture gothique liturgique » si l’on ne s’est pas au préalable accordé sur ce qu’est cette écriture et en quoi elle diffère d’une écriture semblable utilisée pour un texte de théologie copié dans le cadre universitaire).

Ensuite, cette classification combine plusieurs critères et permet d’appréhender les écritures comme des systèmes cohérents. Reposant sur trois critères seulement, elle est simple. Aussi est-elle parfaitement adaptée aux besoins de la description catalographique des manuscrits médiévaux.

Le choix des trois critères et les dénominations des écritures qui ne forment pas les trois pôles principaux ont été davantage critiqués :

  • La réduction de la classification de chaque lettre en deux allographes peut paraître réductrice.
    • Pour les formes de la lettre a à l’intérieur des écritures textualis, l’on pourra se reporter aux travaux de W. Oeser (« Das “a” als Grundlage für Schriftvarianten in der gotischen Buchschrift », Scriptorium 25, no 1 (1971): 25-45; « Beobachtungen zur Strukturierung und Variantenbildung der Textura. Ein Beitrag zur Paläographie des Hoch- und Spätmittelalters », Archiv für Diplomatik, Schriftgeschichte, Siegel- und Wappenkunde 40 (1994): 359-439; « Beobachtungen zur Differenzierung in der gotischen Buchschrift. Das Phänomen des Semiquadratus », Archiv für Diplomatik, Schriftgeschichte, Siegel- und Wappenkunde 47-48 (2002): 223-283).
  • Le choix de la littera hybrida comme pôle à égalité avec textualis et cursivacorrespond aux développements historiques de l’espace rhénan
    • (voir aussi Wolfgang Oeser, « Beobachtungen zur Entstehung und Verbreitung schlaufenloser Bastarden. Eine Studie zur Geschichte der Buchschrift im ausgehenden Mittelalter », Archiv für Diplomatik, Schriftgeschichte, Siegel- und Wappenkunde 38 (1992): 235-343). Si elle y est très pertinente comme catégorie d’écriture, symbole et manifeste de la réforme religieuse et de la devotio moderna, elle troube peut-être la perception générale.
  • La description des aspects formels n’est pas définie objectivement, contrairement à celle des familles d’écriture
    • Les mots « formata », « libraria » et « currens » ne sont jamais strictement définis, et le champ lexical employé en montre l’ambiguïté : le premier renvoie à un niveau de formalité, donc d’apparence et de morphologie, alors que le troisième a d’abord une signification de mouvement, et porte sur la technique et le ductus, alors qu’il décrit la notion floue d’une « écriture rapide, de niveau inférieur » (Derolez, op. cit., p. 21). Le terme « libraria », que la paléographie anglo-saxonne vient propose de remplacer par « media », n’est guère heureux puisqu’il désigne le gros de la production livresque en un mot qui mêle des échos de circuit économique et de mode de production à une description formelle, alors que tous les modes de production peuvent donner tous les niveaux formels.
  • Le traitement des formes intermédiaires est variable
    • L’emploi d’un allographe différent fait apparaître la semitextualis (textualis + a de cursiva) et la cursiva antiquior (cursiva + a de textualis), tandis qu’une variabilité interne peut aussi faire apparaître une écriture dénommée « semi », la semihybrida (hybrida avec ou sans boucle). La définition même de cette variabilité n’est pas sans poser problème, puisque des traitements très isolés et marginaux (première ligne, dernière lettre de la ligne) peuvent suffire à nommer une écriture semihybrida (Derolez, op. cit., pl. 149)
    • Une écriture espagnole avec a à double panse, hastes non bouclées, mais s et f plongeant est décrite comme une Hybrida avec a à double panse, alors que la description Textualis avec s de Cursiva serait également possible (et peut-être historiquement plus pertinente ?) (Derolez, op. cit., pl. 157)
  • La cursiva antiquior n’est pas considérablement plus ancienne et ne disparaît pas plus précocement. Aussi l’appellation, non contente de causer une irrégularité dans la classification (elle aurait dû s’appeler « semicursiva »), est-elle trompeuse.
  • La textualis avec a alternativement simple et à deux étages est dans le même cas que la semihybrida, mais n’est pas traité par la classification, alors que l’écriture rapide des manuscrits universitaires fait apparaître souvent ces formes, entre la textualis et la semitextualis.
  • La classification ne sait que faire de la majorité des écritures espagnole et est obligée de nommer « Southern » (à quoi il faut préférer « meridionalis » pour rester unilingue) les écritures méridionales et italiennes, dont la spécificité échappe aux critères de classification sur les allographes de Lieftinck-Gumbert-Derolez.

L’essentiel est que cette classification, malgré ces défauts, permet de s’accorder sur ce que l’on désigne. Elle constitue non pas l’aboutissement et l’achèvement des études paléographiques, mais forme (enfin !) le socle nécessaire pour fonder des études sur les dynamiques d’évolution à l’échelle de l’Europe.

Pour une concordance des termes utilisés par cette classification et les autres auteurs, voir les articles suivants en ligne :

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