BVMM et paléographie

La Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux (BVMM) (http://bvmm.irht.cnrs.fr vient d’ouvrir sa consultation en ligne au grand public !

Plus de 1600 manuscrits médiévaux reproduits intégralement (1000 en couleur, 600 en noir et blanc), ainsi que la reproduction des décors de 4200 manuscrits et incunables. Élaborée par l’Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS), la BVMM rassemble les reproductions d’une large sélection de manuscrits des bibliothèques de France (hors BnF), datant du Moyen Âge jusqu’au début de la Renaissance. Actuellement, une soixantaine d’établissements français participent à l’ouverture de la BVMM sur le Web.

La BVMM s’ouvre également aux apports extérieurs, avec les reproductions d’une centaine de manuscrits de la Staatsbibliothek de Berlin (Staatsbibliothek zu Berlin – Preußischer Kulturbesitz) et de certaines collections privées. Cette immense base de textes et d’images s’amplifiera au fur et à mesure des accords conclus avec de nouvelles bibliothèques.

Depuis sa fondation en 1937, l’IRHT rassemble, pour les travaux scientifiques, des reproductions de manuscrits du monde entier. En 1979, un partenariat s’est noué entre l’IRHT, le Ministère de la Culture (Service du livre et de la lecture) et le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (Mission de l’information scientifique et
technique et du réseau documentaire). Cette collaboration et l’accord des bibliothèques ont permis d’entreprendre la reproduction photographique des manuscrits médiévaux sur tout le territoire français, hormis la Bibliothèque nationale de France.

Métadonnées des manuscrits

La BVMM permet de rechercher les manuscrits par leur cote ; elle ne permet pas de rechercher les manuscrits par leur contenu. Elle fait en effet partie d’un système intégré de ressources produites par l’IRHT.

  • MEDIUM, la base de gestion des reproductions de manuscrits, gère les informations descriptives des manuscrits. Elle recense les 67 000 microfilms et numérisations disponibles à l’IRHT.
  • INITIALE est le catalogue des manuscrits enluminés (datation, localisation, iconographie, bibliographie).

Ces bases n’ont pas vocation à remplacer les bases descriptives externes telles que le Catalogue collectif de France (CCFr), Calames, etc., mais à s’articuler avec elles dans une logique d’interopérabilité.

Contenus

La BVMM donne accès aux manuscrits selon les autorisations obtenues des Bibliothèques municipales et des propriétaires privés ou publics des collections. Certains ont leurs propres programmes de numérisation, leur propre interface de consultation, avec, également, pour certaines bibliothèques, un signalement au sein de Gallica.

Tous les manuscrits numérisés par l’IRHT ne sont pas accessibles dans l’interface publique de la BVMM. Les restrictions posées par certaines bibliothèques imposent de consulter les manuscrits numérisés sur place ou avec un compte attribué par l’IRHT pour une consultation à distance.

Ces reproductions sont versées progressivement dans la BVMM (plus de 14.000 cotes de manuscrits à ce jour). Des extraits en sont déjà consultables sur des sites consacrés au décor : Liber Floridus et Enluminures.

Fonctionnalités

La BVMM se démarque par sa consultation active :

  • sélection d’images et constitution d’un panier de recherches ;
  • comparaison de plusieurs images sur une même fenêtre d’écran ;
  • rotation des images
  • export
  • image taille réelle (calibrage pour pouvoir mesurer sur l’écran)

La recherche de manuscrits reproduits intégralement

Pour découvrir les manuscrits reproduits intégralement, l’on peut utiliser :

  • la fonction de défilement (recherche simple, image « BVMM-browse.jpg » et les manuscrits reproduits intégralement se voient lorsqu’il y a « Num » ainsi que le nombre de vues entre parenthèses)
  • la fonction de recherche avancée en cochant la case « reprod. intégrale »
  • la recherche par carte en prenant soin de cocher « reproduction intégrale ». Seules les villes et collections pour lesquelles l’IRHT diffuse des manuscrits entièrement photographiés sont indiqués.
Carte des villes pour lesquelles la BVMM donne accès à des manuscrits reproduits intégralement

Carte des villes pour lesquelles la BVMM donne accès à des manuscrits reproduits intégralement

Par ailleurs, sur medium.irht.cnrs.fr vous pourrez voir la liste des 4166 manuscrits pour lesquels l’IRHT dispose d’une reproduction numérique intégrale (il suffit de cocher « avec reproduction intégrale liée » et de lancer une requête vide).

Quelques exemples venus d’Angers

TEXTUALIS
Ms. 83 : Manuale ad usum Andegavensis ecclesiae, 15e siècle

Angers, Bibl. mun., ms. 83, f. 8r (CC-BY-NC)

Angers, Bibl. mun., ms. 83, f. 8r (CC-BY-NC)

 

Incipit manuale secundum usum Andegavensem ad aquam benedicendam.
Adjutorium nostrum in nomine Domini. Qui fecit celum et terram. Sit nomen Domini benedictum. Ex hoc nunc et usque in seculum.
Exorcizo te creatura salis per Deum. + Vivum per Deum. + Verum per Deum. + Sanctum per deum qui te per Heliseum prophetam in aquam mitti jussit ut sanaretur sterilitas aque ut efficiaris sal exorcizatum […]

 

 

 

 

CURSIVA
Ms. 268 : Henri Suso, L’Horloge de sapience, trad. française de Jean de Neufchâteau.

Angers, Bibliothèque municipale, ms. 268, f. 1r (CC-BY-NC)

Angers, Bibliothèque municipale, ms. 268, f. 1r (CC-BY-NC)

 

Salmon en son livre de sapience ou premier chappitre dit : « Sentite in vobis de Domino in bonitate et in simplicitate cordis querite illum » : Sentez et entendez de Dieu en bonté, confermez en son ordennance et a sa voulenté, querez sa presence en simplece de cueur et en purté de pensee. Car ceulx le trouvent qui ne le temptent pas qui font leur devoir de bien faire selon leur puissance senz attendre ayde particuliere de Dieu et il se monstre a ceulx qui ont finace en luy qui aprés ce qu’ilz font leur devoir et leur povoir de bien faire attendent au sourplus la grace et l’aide de Dieu. Au commancement de la fondacion de l’Eglise sainte la sapience divine en plusseurs guises et en plusseurs manieres se monstra et s’apparust a ceulx qui estoient esleuz a la gloire qui sont diz esleuz pour estre suaver et de sa lumiere enlumina et doctrina leurs pensees. Lesquieulx en ardeur et en ferveur d’esperit servoint a Dieu et a sainte et vraie justice de conscience […]

 

 

 

 

HYBRIDA
Ms. 269 : JEAN GERSON, La Mendicité spirituelle.

Angers, Bibliothèque municipale, ms. 269, f. 2v

Angers, Bibliothèque municipale, ms. 269, f. 2v (CC-BY-NC)

 

Cy parle le secret parlement de l’omme contentplatif a son ame et de l’ame a l’omme sus la povreté et mendicité espirituelle pour aprendre recourir a Dieu et a ses saints par oroison devote et pour recevoir les aumosnes de grace et de vertus. Et pour venir aussi a la science des affections qui proprement se nomme sapience, c’est a dire ‘savoureuse science’. Et contient deux parties : la premiere fait questions et responses diverses de l’omme a son ame et de l’ame a l’omme ; la seconde partie contient oroisons diverses et meditacions que fait l’ame en guise d’une povre mendiant qui se pourchasse et quiert son pain.

L’écriture pragmatique (1). Objet historique et problématique

Vingt ans après le collectif Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter, le concept « d’écriture pragmatique » s’est imposé dans le champ de l’histoire des pratiques textuelles médiévales. La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Elle était organisée et animée par Benoît Grévin (LAMOP) dans le cadre des journées d’histoire textuelles, créées par Darwin Smith en 2003 et, comme les autres, devrait donner lieu à une publication sous forme électronique.

Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

Un objet historique (« les écritures de la pratique ») et une problématique (« les pratiques de l’écrit »)

« Écriture pragmatique » est un terme aujourd’hui universellement accepté dans le champ des études historiques. Mais des incertitudes de définition se reflètent dans les traductions diverses et l’emploi en italien, et en français aussi, du pluriel : « écritures de la pratique », « écriture(s) pragmatique(s) », « scritture pragmatiche », tandis que la notion de « pragmatische Schriftlichkeit », littéralement « scripturalité pragmatique » et, en anglais « pragmatic literacy », au singulier, désigne un champ d’étude plutôt que des faits. Pourtant, malgré la proximité des termes, pragmatic literacy et pragmatische Schriftlichkeit ne sont pas une unique notion et il subsiste de notables différences d’usage, dont il faudra discuter. En français, le terme « scripturalité » est de faible usage (peut-être en raison d’une aversion discrète, mais tenace, pour les concepts de l’érudition allemande ?). L’italien supporte la réduplication linguistique, comme chez Gian Maria Vanarini : « scritture finalizzate ad usi pragmatici (pragmatische Schriftlichkeit) ». La définition donnée par Hagen Keller comprenait les écrits avec des formes d’emploi qui servent les actions à l’intentionnalité immédiate, avec mise à disposition d’un savoir. Avec une telle définition, il était logique que la typologie des textes concernée soit très large, impliquant par exemple la Bible et plusieurs formes littéraires, (et le problème se pose de savoir ce que serait un texte fonctionnant de manière médiate). En tout cas, l’évidence de cette notion dans le champ des études historiques mène à son usage « mou » et banalisé, et, en fin de compte, conduit à désigner une écriture en action dans son contexte social, ce qui pourrait désigner tout et n’importe quoi.

Lire la suite

Modélisation des signes graphiques (1)

À la fin de l’année dernière, Peter Stokes a publié une modélisation UML de l’écriture (« Describing Handwriting, part IV : Recapitulation and Formal Model » dans le cadre de sa série « Describing Handwriting [1] [2] [3] [4] [5] » sur le blog du projet Digital Resource for Palaeography. Ces articles étant publiés avec adresse au lecteur et demandes de commentaires, je lui offre ici ma contribution.

Modèle conceptuel de l’écriture, par P. Stokes

Résumé du modèle d’information

La modélisation présentée est héritière de la base paléographique du MANCASS C11 Database Project, d’une formalisation plus avancée dans les études anglo-saxonnes que dans la paléographie française, et des travaux déjà menés sur l’écriture anglo-saxonne par P. Stokes lui-même, en particulier sa thèse de doctorat English Vernacular Script, ca 990 – ca 1035 (Cambridge, 2006) qui l’a mené à structurer fortement la description de l’information paléographique. Elle va cependant plus loin, en cherchant à déterminer à quel niveau les distinctions doivent être faites, et, au passage, P. Stokes précise certains points de vocabulaire, aussi pour la description des parties composantes des signes graphiques (notamment avec son glossaire), allant dans le même sens que le Vocabularium parvum scripturae latinae dirigé par Juraj Šedivý et Hana Pátková)
Lire la suite

AAA – ΑΔΛ – Alphabet, Ambiguïté et Actualité (paléographique) : l’ontologie des formes alphabétiques

Pour répondre à l’actualité économique, et en hommage aux travaux récents de Peter Stokes (notamment ses articles « Describing Handwriting [1] [2] [3] [4] [5] » dans le cadre du projet Digital Resource for Palaeography) et de Marc H. Smith (notamment sa communication « Les formes de l’alphabet latin, entre écriture et lecture » au colloque La Vie des formes au Collège de France),voici quelques observations sur l’inscription de la lettre A dans un système de formes.

ΑΔΛ : la spécialisation des formes

De même que les langues évoluent, les mots se spécialisent et se voient renforcés de doublets lexicaux, souvent étymologiques (mon doublet préféré est la spécialisation de « bouquet » et de « bosquet » selon la taille des plantes rassemblées), les formes alphabétiques s’inscrivent dans des systèmes de signification où leur univocité est assurée par leur morphologie, qui peut se transformer, s’enrichir au besoin, ou se simplifier quand les risques d’ambiguïté s’éloignent.
Dans l’alphabet grec, par exemple, l’alpha capital (A) est muni d’une barre horizontale au milieu de sa hauteur, ce qui le distingue du delta capital (Δ), dont la barre est au bas de la lettre, et du lambda capital (Λ) qui en est dépourvu, et est de même forme que l’upsilon capital, dont il se différencie par sa position pointe en haut.


Paris, Bibl. nat. de France, ms. Grec 83, daté de 1167, lignes 2 et 3 « ευαγγελιων »

Lire la suite

Archaïsmes et innovations scripturales au début du XIVe siècle

La fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle en France voient se développer une nouvelle écriture, appelée « mixte » par Alain De Boüard et dont l’origine et l’extension ont fait l’objet d’une étude par Marc Smith : « L’écriture de la chancellerie de France au XIVe siècle :observations sur ses origines et sa diffusion en Europe », dans O. Kresten et F. Lackner, Régionalisme et internationalisme : Problèmes de paléographie et de codicologie du Moyen Âge (Actes du XVe colloque du Comité international de paléographie latine, Vienne, 13-17 septembre 2005), Vienne, 2008, p. 279-298. [site de l’éditeur]

Les exemples ci-dessous servent à illustrer la situation en Bourgogne dans les années 1315-1330.

  • Un acte notarié de 1318 concernant Molesme et la léproserie d’Arthonnay [voir transcription]

Dijon, Archives départementales Côte d'Or, 7 H 250 (acte de 1318)

  • Un premier acte de Jean Noblot, tabellion de Châtillon-sur-Seine en 1329 [voir transcription]

Dijon, Archives départementales Côte d'Or, 7 H 578 (acte de 1329)

  • Un autre acte de Jean Noblot, tabellion de Châtillon-sur-Seine en 1329
Dijon, Archives départementales Côte d'Or, 7 H 578

Dijon, Archives départementales Côte d'Or, 7 H 578 (acte de 1329)

  • Un acte du roi de France, toujours en 1329

Dijon, Archives départementales Côte d'Or, 7 H 578 (acte de 1329)

Paléographie fondamentale, paléographie expérimentale : l’écriture entre histoire et science

Paléographie fondamentale, paléographie expérimentale : l'écriture entre science et histoire (colloque international, Paris, 14-15 avril 2011)
Paléographie fondamentale, paléographie expérimentale : l'écriture entre science et histoire (colloque international, Paris, 14-15 avril 2011)
Affiche du colloque

Paléographie fondamentale, paléographie expérimentale : l'écriture en histoire et science (colloque international, Paris, 14-15 avril 2011)

A la fois action et résultat, mouvement et trace figée, produit graphique et textuel, l’écriture a une histoire propre, où jouent les contraintes des impératifs techniques et des normes visuelles, esthétiques et sociales. La civilisation médiévale a produit d’innombrables monuments écrits à la main et, de la Renaissance carolingienne à l’invention de l’imprimerie, l’écriture y a pris des formes d’une infinie variété, qui déroute historiens et philologues.
Face aux questions en suspens, les humanités numériques modifient profondément les horizons de recherche en paléographie. Si la grande majorité des travaux portent sur des identifications ponctuelles, comme l’identification de mains, ou ont pour objectif la reconnaissance optique des caractères, les sciences de l’ingénieur ouvrent des voies nouvelles pour l’étude globale de l’écriture et de ses évolutions. Les possibilités de calcul et de traitement de l’image dans son ensemble, plutôt que comme ensemble de signes alphabétiques, permettent d’approcher la complexité et d’explorer les propriétés dimensionnelles de l’écriture. L’on peut même espérer améliorer les classifications actuelles, fondées sur un faible nombre de critères et sur la forme plutôt que sur le mouvement, et insuffisantes tant pour dater et localiser les spécimens écrits que pour décrire la phylogenèse des écritures.
Après trois ans de collaboration étroite entre paléographes et spécialistes de l’analyse optique d’images, l’IRHT ouvre une réflexion sur les apports de l’approche expérimentale dans le champ historique. Le programme du colloque, axé sur l’apport des humanités numériques dans l’étude des formes et du mouvement d’une part, et les dynamiques internes de l’écriture et la cursivité d’autre part, invite à découvrir les nouveaux outils d’analyse et les évolutions épistémologiques de la paléographie fondamentale.

En savoir plus sur le site du projet Graphem et de l’IRHT

Ethos de l’historien, épistémologie de l’histoire, granularité de la source, (dis)continuité des pratiques savantes : « le métier d’historien à l’ère numérique (Paris, ENS, 12 mars 2011) »

Sous le titre « le métier d’historien à l’ère numérique », la SHMC a organisé une rencontre passionnante où sociologues et historiens ont discuté de leur pratique et de leur identité devant un public nombreux et réactif.

Portrait de l’historien en chasseur-cueilleur : lethos du questionnement historique

Dans le feu croisé des interventions, le numérique est apparu davantage un révélateur qu’une révolution. La métaphore de l’historien en « chasseur-cueilleur » à l’ère des centrales nucléaires, forgée par Yann Potin, et la question de la publication des sources et des protocoles d’interrogation remettent en cause la pratique du métier d’historien. L’historien apparaît placer à tort sa dignité dans la découverte des sources qui porteraient la vérité et se révèle sous-équipé face à l’industrie et à la recherche en sciences lourdes. Le numérique est responsable de la prise de conscience de ce qui fait la valeur de l’historien.

  1. ce ne sont pas les sources brutes qui font la valeur de l’historien, mais les questions qu’il pose et la façon dont il y répond ;
  2. l’historien doit trouver, identifier, sélectionner les documents (archives et autres) et les constituer en sources
  3. l’historien doit pouvoir poser des questions complexes et bénéficier des infrastructures nécessaires au traitement de ses données.

Lire la suite