L’écriture pragmatique (6). Perspectives et nouveaux concepts

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série : [Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France]

Conclusions, perspectives, nouveaux concepts

Lors de la table ronde conclusive, Didier Méhu revient sur les réflexions de P. von Moos, qu’il tient pour les plus fructueuses. D’une façon volontairement provocatrice, il parle d’impasse et évoque la nécessité de dépasser les oppositions constatées et d’abandonner une « période historiographique » qui n’a pas finalement pas fait avancer réflexion sur les actes écrits de la période médiévale. Il proposerait de profiter du retard de l’historiographie française en la matière pour renoncer à courir après un train déjà sur le départ et se concentrer sur de nouvelles questions, telles celles de J. Morsel, de J. Hamburger sur l’iconicité du texte ou de l’épigraphie « fonctionnelle » du CESCM (V. Debiais et C. Treffort) sur les aspects formels, visuels, tactiles des documents, leur rôle de marque, de trace. Isabella Lazzarini suggère de ne pas trop rigidifier des concepts créés pour aborder des zones mixtes et malléables, face à l’histoire juridique, où, pour l’Italie, les notaires sont au centre du questionnement historien.

Si nous n’adhérons pas au constat d’une impasse historiographique, nous ne pouvons qu’acquiescer au souhait d’approfondir les recherches vers la matérialité du document et ses usages possibles, donc vers les « pratiques de l’écrit », y compris dans leur dimension visuelle, c’est-à-dire bi- et tridimensionnelle. Qu’il s’agisse de la mise en page (J. Demade) ou plutôt même du graphisme de l’écriture (D. Stutzmann, I. Lazzarini, L. Kuchenbuch), dans ses formes et typologies propres, reflétant une réception anticipée par le scripteur, dans une chaîne d’action sociale, où l’écrit « pragmatique » n’est pas plus porteur d’une réalité qu’un écrit « non-pragmatique ». Un fait témoigne de ce lien graphique consubstantiel : dans le domaine livresque, ce sont les « livres de chartes » (cartulaires), mais aussi des notes d’universitaires et recueils de praedicabilia qui sont les premiers en écriture cursive ou « pragmatique ». L’évolution des écritures, leur diffusion et leurs canonisations sont autant de faits à interpréter historiquement, mais qui rejoignent d’un côté les questions de la pragmatique de l’écrit et de l’autre la question de la formalité.

Cette pragmatique de l’écrit ouvre aussi, par exemple, sur l’histoire des bibliothèques. T. Lienhard souligne que celles-ci peuvent faire une distinction entre pratique et non-pratique et donne l’exemple de saint Augustin et des outils de travail dans bibliothèque (ce qui pose aussi la question, évoquée par H. Dewez d’après P. Bertrand, du lien entre révolution de l’écrit et révolution de la conservation).

Usus, textus, imago

Cette dernière remarque sur les bibliothèques nous renvoie à la distinction entre « usus » et un « textus » proposée par L. Kuchenbuch, et que nous proposerions plutôt d’inscrire dans un champ à trois pôles, comprenant également l’aspect iconique du texte, disons « imago ». En effet, la distinction évoquée par T. Lienhard entre s. Augustin et les outils de travail renvoient à la question des historiens des textes et des bibliothèques sur les « auctoritates » et l’autorité. Or L. Kuchenbuch parle de « l’auctorialisation » (Auctorialisierung) comme processus de la genèse textuelle (Textogenese) ; cette substance auctoriale couvre les « processus de canonisation » (Kanonisierungsprozesse) qui permettent au texte d’avoir une valeur qui dépasse celle du moment de l’objet, pour tendre vers l’éternité. L’échelle des valeurs commence en bas à « usus », où c’est l’objet-écrit qui agit, visant sa propre rationnalité (avec le texte qu’il porte, mais en tant qu’objet), pour s’achever au « textus », qui a conquis son autonomie face au support et qui est l’objet d’interprétations (p. ex. : un texte de saint Augustin, présent en de nombreux exemplaires et langues). Cette hiérarchie de l’usus au textus tient compte des remarques de P. von Moos et de J. Assmann sur la pluralité des systèmes de valeur : il ne s’agit plus de « pragmatique » et de « non-pragmatique », mais d’une échelle entre des pôles de référence, stables (festig), et, tendanciellement, de niveau sémantique (= textus) et d’objets écrits à faible durée de vie et labiles (= usus). C’est une grille d’analyse qui dépasse le problème des « écritures pragmatiques » pour entrer pleinement dans les pratiques de l’écrit. Un même texte de Jacques de Voragine, en littera cursiva currens, mettra l’accent sur l’usus et est une « écriture pragmatique » pour la prédication, et, en littera textualis formata, insistera sur le textus, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’utilisation des écrits de luxe (cf. les étrennes de Jean de Berry), mais que, dans ce cas-là, l’usus ne relève pas du texte contenu, mais de la forme et de l’image de ce texte, de même que les litterae elongatae du Moyen Âge central, ou les litterae caelestes de l’Antiquité tardive, ou l’écriture pontificale stylisée imposant la chancellerie à envoyer une transcription avec l’original, ont valeur iconique, non pas en dépit de leur texte, mais parce que l’on sait que cet illisible-là est du texte.

Sérialité de l’écriture et unicités du scripteur

L. Kuchenbuch propose également une autre voie d’étude aux pratiques de l’écrit, celle de la temporalité et de la sérialité. Dépassant le constat commun de la multiplication de l’écrit, il insiste sur le rythme de la mise en écrit de la réalité et sur les modifications que cette mise par écrit subit (Zeitförmigkeit der Wirklichkeitnotation und wie sie sich umformt und beschleunigt). Le fichage de la réalité commence par des périodes (année, vie, par la notation des mariages, baptêmes, morts) et connaît des accélérations irrégulières, mais où l’itération est un phénomène structurant.

C’est d’ailleurs sur la gestion de l’itération qu’H. Dewez propose de construire une nouvelle grille d’analyse de l’écrit pragmatique.  En partant de la question du large XIIIe s. (v.  1200- v. 1330), elle demande ce qui fait l’essence du changement et s’il ne s’agit que de l’explosion des séries documentaires. Elle répond de manière suggestive que ce n’est pas l’apparition de la série qui est le plus intéressant historiquement, mais l’élaboration d’un rapport de causalité entre action et écrit et que se met en place un lien systém(at)ique entre les deux et que la série n’est qu’une manifestation de ce phénomène nouveau. Les typologies et les homogénéités formelles des documents s’élaborent de façon seconde quand émerge un consensus sur la forme que doit prendre un écrit. Cette hypothèse mettant le lien de causalité action=écriture au cœur de l’interrogation se situe, bien entendu, à la confluence de questionnements connus (mémoire et oubli, écriture et oralité, individu et société) et noue avec celle, présentée indépendamment par L. Kuchenbuch de l’usus et du textus, pour créer un pôle supplémentaire, celui de la personnalité de l’écrit : de même que le passage de la mémoire orale à la mémoire écrite détache l’information de la personne qui la possède, de même le passage de l’usus au textus détache l’objet écrit de la personne qui l’a produit. Les différents degrés du rapport personnel à l’écrit sont peut-être une piste à approfondir pour comprendre les mutations des textes (p. ex. dans le phénomène de la cartularisation), d’une part, de l’écriture d’autre part.

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France]

2 commentaires

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