L’écriture pragmatique (5). France

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

I. Bretthauer, H. Dewez, B. Grévin : « La notion d’écriture pragmatique dans la recherche française du début du XXIe s. »

En France, le succès de l’écriture pragmatique comme notion de travail remonte au plus tard aux années 2000, se qui se reflète dans les travaux de Pierre Chastang et Étienne Anheim, de l’« École de Saint-Quentin-en-Yvelines » de manière générale. Il ne faut pas oublier le rôle des recherches de Michel Zimmermann ou Laurent Feller, de tout ce qui se fait autour de Caroline Bourlet et du séminaire sur l’histoire de Paris, de la nouvelle diplomatique suscitée par Olivier Guyotjeannin, Laurent Morelle et bien d’autres. Le numéro de la revue Médiévales, consacré aux pratiques de l’écrit (56, printemps 2009) en un bon représentant des résultats de ces mouvements historiographiques – l’introduction de P. Chastang et É. Anheim appelant de ses vœux une synthèse sur le sujet.

Le domaine représenté par l’écrit pragmatique tend à se définir, en France, par un type d’écrit : écriture de la gestion du pouvoir et mode d’écriture formulaire. I. Bretthauer évoque les travaux de Peter Rück, Armando Petrucci et Marco Mostert, et note que, travaillant sur la Normandie, elle est concernée par plusieurs historiographies.

Elle constate, pour sa part, un usage extensif de la notion d’écrit pragmatique, désignant, grossièrement, tout ce qui n’est pas « littéraire ». Elle rappelle que Béatrice Fraenkel a suggéré le terme de « litératie » pour faire pendant à la Literacy, pour désigner les compétences d’écriture, de lecture et la formation des personnes. Elle-même note que déterminer les écritures de la pratique par leur destination finale, gestionnaire ou archivistique, pose problème, puisque les documents en gestation ou juste écrit, qui sont l’objet de ses études, ne peuvent être définis par leur destin ultérieur. Elle mentionne ensuite l’importance de la « nouvelle diplomatique » pour l’histoire médiévale française et mentionne les travaux de Pierre Chastang et Paul Bertrand, qui lui avait proposé une définition des écritures pragmatiques, y recensant les chartes, censiers et autres documents de gestion. Les comparaisons régionales lui semblent, par ailleurs, un champ de recherche particulièrement prometteur ; elle se pose la question de la définition des documents, non seulement en fonction de leur authenticité, mais aussi dans les cas où des parchemins ou papier non validés ont visiblement joué un rôle juridique.

Harmony Dewez se penche d’abord sur les définitions de l’écriture pragmatique et revient sur le problème déjà abordé de la pertinence d’une distinction entre pragmatique et non-pragmatique ; elle se demande en outre si la numérisation croissante des documents n’est pas une raison de l’intérêt croissant porté à leur matérialité. Peut-être pourrait-on parler d’usages pratiques de l’écrit pour rendre la pragmatic literacy, qui s’insérerait dans la scripturalité. Elle évoque également les travaux de David D’Avray sur les phénomènes liés à la « rationalité » au Moyen Âge.

Elle se demande aussi ce qui fait l’essence du changement documentaire des années 1200-1330 ; sur l’arrière-plan de ces réflexions, elle suggère que qu’une écriture pragmatique pourrait se caractériser par un lien systématique entre une action et la production d’un écrit, ce qui permettrait de partir de la place de l’écrit dans la société médiévale et d’éviter les découpages artificiels et de rendre compte de la production en série et d’introduire la notion de types d’écritures. Elle s’interroge également sur la conservation et son rôle dans les phénomènes abordés : faut-il lier révolution de l’écrit et révolution de la conservation ? Pourquoi produire des documents sans intention de les conserver ?

Benoît Grévin revient sur la dichotomie pratique / pragmatique, note que ces notions ne sont pas utilisées par les mêmes chercheurs, ce qui reflète aussi des cloisonnements institutionnels et scientifiques. L’emploi chez les diplomatistes est couramment un peu incantatoire, visant à conférer à leurs travaux une touche de problématisation. Pierre Chastang et Étienne Anheim ont essayé d’établir des passerelles entre différents niveaux analytiques et textuels. Il note aussi que des zones de transitions entre différents types textuels existent : écritures de la pratique / écritures littéraires ; des personnes font porosité (tels les humanistes et leurs différents systèmes de langues) ; il existe des zones documentaires colossales à mi-chemin des typologies utilisées (les traditions historiques française et italienne tendent à traiter des écrits de gestion du pouvoir quand il s’agit d’écrit pragmatique, tandis que les Allemands et les Anglais y incluent tous les écrits utilisés). Il cite en exemple la formalisation des comptes angevins et des commandes de poutres respectant des schèmes rythmiques littéraires.

Des barrières existent en France : écriture de la pratique et pratique de l’écrit fusionnent ; l’« écriture pragmatique » se fait conquête heuristique des historiens de l’économique, gestion et sources notariées, qui y voient la « prise la plus solide », pour répondre au linguistic turn.

Benoît Grévin en profite pour plaider en faveur d’une analyse des textes « pragmatiques » à un niveau plus linguistique, aspect très souvent tenu pour mineur en France, malgré les possibilités offertes par des textes de la pratique multilingues à la fin du Moyen Âge par exemple.

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

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