L’écriture pragmatique (3). Allemagne, Suisse, Autriche

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

L. Kuchenbuch, « Jenseits des ‘textus’ : Aspekte der pragmatischen Literalität im Spiegel der neueren deutschen Mediävistik »

Ludolf Kuchenbuch annonce présenter le point de vue d’un observateur externe, dont les activités de recherche ont déjà quelques années, ce qui le conduira à parler surtout d’autres que lui. Il rappellera, incidemment, qu’il a travaillé 25 ans sur les écritures pragmatiques sans avoir besoin du mot ou du concept de « pragmatische Schriftlichkeit ».

Il souligne tout d’abord que la notion de pragmatische Schriftlichkeit a vu dans le domaine germanique passer le temps de son utilisation programmatique ; la notion fait l’objet d’un consensus pratique assez vague, qui se manifeste dans un emploi très courant, mais également peu défini et très dépendant de la matière ou des recherches concernées. Il note, sans être d’accord, une certaine tendance issue de la philologie à désigner comme pratique ou pragmatique tout texte que ne serait pas « littéraire ». L’internationalisation de la recherche mène, du reste à la constitution d’écoles ou au moins de groupes de consensus et de partis scientifique qui ne suivent pas les frontières nationales, pouvant diviser au sein d’un même pays ou rassembler au-delà.

La revue Das Mittelalter, publication du Mediävistenverband allemand, est un bon indice de la situation actuelle : si aucun de ses 32 numéros n’aborde explicitement ou frontalement la pragmatische Schriftlichkeit, de même que l’Enzyklopädie des Mittelalters de Gert Melville et Martial Staub, le thème est présent en filigrane dans bien des publications et des recherches.

Trois centres de recherche ont principalement été moteurs dans le développement et la diffusion de la notion. Tout d’abord, à Fribourg-en-Brisgau, un Sonderforschungsbereich principalement porté par les disciplines philologiques et fortement intéressé aux complexes relations entre oralité et scripturalité, notamment aux phénomènes de changement de medium dans les deux directions (en passant par une réception active des travaux de Paul Zumthor). L. Kuchenbuch note trois acquis scientifiques de ces recherches : 1° l’insertion de l’écrit dans une histoire de la communication, de la présence et de l’absence, où l’écrit constitue une présence dilatée spatialement et temporellement (gedehnte Gegenwart) ; 2° l’établissement de la dichotomie Verschriftung (première mise par écrit d’un corpus textuel quelconque) / Verschriftlichung (scritpturalisation comme phénomène) – en notant que la notion de « pragmatique » est restée étrangère à cette école – ; 3° l’attention portée aux phénomènes distincts de vocalité et de l’oralisation (concernant la voix), d’une part, et de performance (concernant le corps), d’autre part.

C’est un autre Sonderforschungsbereich, installé à l’Université de Münster, qui a popularisé les notions qui sont au cœur de cette rencontre, sous le nom de Träger, Felder, Formen pragmatischer Schriftlichkeit im Mittelalter, auquel succède en 2008 une équipe s’intéressant aux phénomènes de communication symbolique et des systèmes de valeur, avec la même évolution vers la problématique de la « performance », mais en venant de la pragmatique.

Un moment d’intense réflexion, mais aussi de rupture, a été provoqué par les critiques de Peter von Moos, reprochant à la notion centrale de séparer artificiellement l’écrit médiéval en pragmatique et non-pragmatique, et préférant exploiter les idées de mémoire culturelle et de mémoire de communication développées par Jan Assmann pour arriver à une archéologie du langage permettant d’en hiérarchiser les différentes expressions et les différents objectifs de manière interne, sans rupture typologique : la pragmatique est un phénomène relevant de la rhétorique et concernant tout texte qui vise à influencer sont public pour le faire évoluer ou changer. De manière interne, les membres même du SFB (Christel Meier par exemple) ont reconnu en fin de parcours que l’usage de la notion de pragmatische Schriftlichkeit peut mener à une aporie : chaque témoin textuel peut, au fond, être considéré comme un acte de communication en soi, porteur d’une ambition pragmatique. La problématique de départ a donc été victime de son succès, et, pour ainsi dire, pulvérisée en autant de questions que d’objets.

À Hagen, Ludolf Kuchenbuch lui-même a mené un projet axé sur l’enseignement, influencé par les travaux d’Ivan Illich avec lequel il a pu travailler. Le modèle explicatif donne la primauté à l’objet (« Schriftstück ») sur le sens, la modalité et l’usage, pour aboutir à la conclusion que lire, écrire, mettre des pensées en langage et partager du savoir fonctionnent ensemble en une pratique unique. La spécificité de la démarche était donnée par l’intérêt porté aux milieux ruraux, et par l’inclusion des documents qui en étaient issus dans une histoire du savoir, au-delà de leur utilisation pour l’histoire économique.

Ces recherches ont eu des avatars, par exemple à Zurich autour de Roger Sablonier et Simon Teuscher qui restent très proches, cependant, de Michael Clanchy, et donc pas tant de l’école de Münster (où les idées de Clanchy ne jouaient pratiquement aucun rôle).

À partir de 2000, un gros Sonderforschungsbereich s’est consacré à Berlin (Freie Universität) aux Kulturen des Perfomativen, et un groupe de recherche, à la Humboldt-Universität, à la Kulturtechnik (Schrift, Bild, Zahl : Theorie und Geschichte der Kulturtechniken), démarches qui se servent, en même temps que de notions de base explicitement définies, de la notion d’écrit pragmatique, mais sans la nommer. L’on pourrait en dire autant de travaux zurichois sur les Medienwandel ou de recherches menées à Dresde, Weimar, etc.

Cinq points peuvent être finalement dégagés :

— L’instrumentarium utilisé s’est diffusé en Allemagne, mais sans généralisation des termes.

— Les recherches concernées ont eu un succès considérable en termes de connaissances empiriques, mais ont mené à des impasses heuristiques et à de fausses rationalisations.

— Les concepts d’usage du mode d’écriture, de pièce écrite et de savoir écrit ont été considérablement élargis.

— Les évolutions de la recherche ont tendu à subordonner les analyses de l’écrit aux concepts liés aux médias et aux phénomènes de communication et à diriger les analyses vers la perfomance.

— Les concepts initiaux sont omniprésents sous forme pulvérisée et plus ou moins tacite dans la recherche allemande.

Benoît Grévin s’interroge sur le fait que la critique de P. von Moos pourrait impliquer, in fine, que l’analyse de la société médiévale ne pourrait passer que par des concepts médiévaux ; Ludolf Kuchenbuch répond que le problème principal était l’utilisation d’un dérivé de l’Alltagsgeschichte finalement peu adapté à l’analyse des textes et qu’à Münster même, on a corrigé implicitement le tir en tenant compte tacitement de ces critiques après le départ de Peter von Moos. La discussion vers ensuite sur le choix possible entre pragmatische Schriftlichkeit et pragmatische Literalität, L. Kuchenbuch récusant ce dernier terme pour sa proximité trop grande avec le champ de la littérature et du littérateur.

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

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