L’écriture pragmatique (2). Italie

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

I. Lazzarini, « De la révolution scripturaire du Duecento à la fin du MA : pratiques documentaires et analyses historiographiques en Italie »)

Isabella Lazarini (U. Molise), qui a notamment dirigé un numéro spécial de Reti Medievali sous le titre Scritture e potere. Pratiche documentarie e forme di governo nell’Italia tardomedievale (XIV-XV secolo) [voir son introduction : Reti Medievali, 9 (2008), 6-23] et connaît parfaitement les nuances et évolutions historiographiques de la péninsule italienne, note que l’étude des documents « pragmatiques » est sortie des champs étroits de la diplomatique et de la paléographie, aboutissant à une notion très large où la quotidienneté joue un rôle important. Il s’agit aussi d’étude de l’organisation de la mémoire culturelle, d’abord dirigée vers les XIIe-XIIIe siècles, puis étendue tant vers l’amont que vers l’aval.

Un premier problème est représenté par la définition de l’objet. En Italie, l’on parle ad hoc de scritture pragmatiche au pluriel, car le singulier désigne soit le fait d’écrire, soit l’expression graphique de l’écriture. Un tel usage a deux volets : documentaire, car il rend ainsi compte de la variété des écrits publics et pratiques, ainsi que de celle de leurs producteurs ; historiographique, car ce concept est dérivé des études allemandes et adapté aux traditions italiennes, plus classiques et très proches du texte comme objet. C’est pourquoi, bien souvent, quand on veut donner un concept, on le cite en allemand. C’est également une étiquette donnée à des objets divers et à des contenus théoriques différents, notamment selon l’époque considérée : l’utilisation la plus proche de l’origine de ces concepts concerne l’époque communale italienne, avec un certain nombre de difficultés et de variations dans les applications au bas Moyen Âge.

Une synthèse globale en la matière manque encore, au-delà de l’Italia Medievale de Paolo Cammarosano, résultat de la première vague italienne de travaux sur ces questions. Les notions concernées sont, en outre, utilisée de manière hétérogène dans un certain nombre d’autres travaux (ceux d’Attilio Bartoli Langeli par exemple). Il y a, ici aussi, une sort de consensus à la fois vague et généralisé autour de la notion dont il est question aujourd’hui.

Trois traditions importantes ont influencé l’historiographie italienne dans ce domaine. Tout d’abord, l’attention française portée au paysage documentaire d’une recherche donnée, qui a infléchi des pratiques italiennes marquées par l’importance donnée à la présentation du cadre historiographique. La recherche allemande et germanophone, Hagen Keller bien sûr, mais aussi Peter Rück, par exemple dans ses travaux sur les archives de Savoie, a présenté un modèle repris par l’écriture de l’histoire en Italie. Le troisième emprunt est anglophone : les travaux de Michael Clanchy, mais aussi et peut-être surtout la vague historiographique qu’il a suscitée, ainsi les travaux de Paul McLean et d’autres, historiens de la mutation humaniste florentine, marqués par leur focalisation sur le discours politique jusque dans ses aspects documentaires et sa déconstruction linguistique.

La recherche italienne se signale par une forte tradition diplomatique et paléographique, née des grandes entreprises scientifiques et éditoriales du XIXe siècle, qui ont été renouvelées entre autres par Alessandro Pratesi et Giorgio Cencetti, et ensuite par Attilio Bartoli Langeli, Armando Petrucci ou Paolo Cammarosano. Il faut noter l’importance prise dans ces recherches par les constructions sociales dans lesquelles les phénomènes autour des scritture se développent, ainsi que celle de l’analyse structurelle et institutionnelle, en termes dynamiques de pouvoir ; ce qui implique de porter attention aux instruments du développement des discours et à leurs bases documentaires.

Trois complexes scientifiques peuvent être considérés :

— Les enquêtes sur les offices et institutions de production de la documentation, impliquant des études sur la forme des écrits et l’organisation des archives, impliquant éventuellement leurs acteurs et producteurs mineurs (pas seulement les souverains, mais aussi les États dominés, les listes d’exilés ou bannis) ainsi que divers types documentaires : dépêches diplomatiques, lettres de patronage pour des études de réseaux, lettres de grâce pour l’approche pratiques judiciaires et de la légitimation du pouvoir…

— Les éditions de textes, occasions d’études portant sur les écrits et de réflexion sur leur nature. Ainsi, l’édition des formulaires de chancellerie des Visconti de Milan ou de statuts communaux, ou encore l’entreprise collective pourtant sur les sources de la Terraferma Veneta. Les traductions peuvent aussi fournir une  telle occasion.

— L’âge communal étudié et la révolution scripturaire ont été un secteur privilégié de l’étude des usages, avec référence immédiate aux travaux allemands. Dans ce contexte, les notaires et leurs écrits ont été un sujet privilégié, entraînant une rupture de la séparation canonique entre documentation de chancellerie et documentation notariale au profit de la notion de spectre documentaire.

Les scritture pragmatiche représentent un champ de recherche continu, qui parfois met un poids excessif sur l’importance notarialo-communale dans la dynamique documentaire des xiie et xiiie siècles ; le long quattrocento voit apparaître un langage territorialisé du pouvoir et de nouveaux conditions et instruments pour ce faire. L’on s’intéresse de plus en plus aux écritures pragmatiques du Moyen Âge tardif, comme témoins de pratiques quotidiennes, notamment de négociation, de l’interaction entre producteurs des sources, commanditaires et élites diverses, et comme formes de transcription plus ou moins codifiée de ces interactions, ce qui implique de considérer la dynamique entre l’écrit et sa mise en forme ou mise en page.

L’analyse textuelle peut aussi se combiner avec une approche de la source comme œuvre littéraire, pas uniquement considérée comme un écrit documentaire. Dans quel mesure écrit pragmatique et écrit littéraire s’opposent-ils ? Leur complémentarité est illustrée, par exemple, par les chroniques urbaines jusqu’à la fin du Moyen Âge, ce qui permet d’interroger le niveau du contrôle de l’information par les différents pouvoir ainsi que le rôle d’intellectuels de premier plan dans la production des textes. Quelques études globales, concernant notamment le rôle des humanistes dans les échelons politiques, ont amené à s’intéresser au croisement de ces deux secteurs, qui commence à être analysé pour Naples aussi.

La discussion s’engage sur le problème de la synthèse manquante ; Isabella Lazzarini fait remarquer que les recherches fondamentales de Paolo Cammarosano et Attilio Bartoli Langeli masquent parfois ce manque, mais qu’il faudrait reconsidérer et étudier un certain nombre de secteurs géographiques et de typlogies documentaires. Ludolf Kuchenbuch propose de faire précéder toute « typologie » d’une « typomorphie », celle-ci devant éclairer la genèse de celle-là et permettre de mieux la comprendre ; d’autres intervenants préfèrent à cela une étude des jeux d’influences et de la circulation des modèles.

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s