L’écriture pragmatique (1). Objet historique et problématique

Vingt ans après le collectif Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter, le concept « d’écriture pragmatique » s’est imposé dans le champ de l’histoire des pratiques textuelles médiévales. La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Elle était organisée et animée par Benoît Grévin (LAMOP) dans le cadre des journées d’histoire textuelles, créées par Darwin Smith en 2003 et, comme les autres, devrait donner lieu à une publication sous forme électronique.

Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

Un objet historique (« les écritures de la pratique ») et une problématique (« les pratiques de l’écrit »)

« Écriture pragmatique » est un terme aujourd’hui universellement accepté dans le champ des études historiques. Mais des incertitudes de définition se reflètent dans les traductions diverses et l’emploi en italien, et en français aussi, du pluriel : « écritures de la pratique », « écriture(s) pragmatique(s) », « scritture pragmatiche », tandis que la notion de « pragmatische Schriftlichkeit », littéralement « scripturalité pragmatique » et, en anglais « pragmatic literacy », au singulier, désigne un champ d’étude plutôt que des faits. Pourtant, malgré la proximité des termes, pragmatic literacy et pragmatische Schriftlichkeit ne sont pas une unique notion et il subsiste de notables différences d’usage, dont il faudra discuter. En français, le terme « scripturalité » est de faible usage (peut-être en raison d’une aversion discrète, mais tenace, pour les concepts de l’érudition allemande ?). L’italien supporte la réduplication linguistique, comme chez Gian Maria Vanarini : « scritture finalizzate ad usi pragmatici (pragmatische Schriftlichkeit) ». La définition donnée par Hagen Keller comprenait les écrits avec des formes d’emploi qui servent les actions à l’intentionnalité immédiate, avec mise à disposition d’un savoir. Avec une telle définition, il était logique que la typologie des textes concernée soit très large, impliquant par exemple la Bible et plusieurs formes littéraires, (et le problème se pose de savoir ce que serait un texte fonctionnant de manière médiate). En tout cas, l’évidence de cette notion dans le champ des études historiques mène à son usage « mou » et banalisé, et, en fin de compte, conduit à désigner une écriture en action dans son contexte social, ce qui pourrait désigner tout et n’importe quoi.

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L’écriture pragmatique (6). Perspectives et nouveaux concepts

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série : [Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France]

Conclusions, perspectives, nouveaux concepts

Lors de la table ronde conclusive, Didier Méhu revient sur les réflexions de P. von Moos, qu’il tient pour les plus fructueuses. D’une façon volontairement provocatrice, il parle d’impasse et évoque la nécessité de dépasser les oppositions constatées et d’abandonner une « période historiographique » qui n’a pas finalement pas fait avancer réflexion sur les actes écrits de la période médiévale. Il proposerait de profiter du retard de l’historiographie française en la matière pour renoncer à courir après un train déjà sur le départ et se concentrer sur de nouvelles questions, telles celles de J. Morsel, de J. Hamburger sur l’iconicité du texte ou de l’épigraphie « fonctionnelle » du CESCM (V. Debiais et C. Treffort) sur les aspects formels, visuels, tactiles des documents, leur rôle de marque, de trace. Isabella Lazzarini suggère de ne pas trop rigidifier des concepts créés pour aborder des zones mixtes et malléables, face à l’histoire juridique, où, pour l’Italie, les notaires sont au centre du questionnement historien.

Si nous n’adhérons pas au constat d’une impasse historiographique, nous ne pouvons qu’acquiescer au souhait d’approfondir les recherches vers la matérialité du document et ses usages possibles, donc vers les « pratiques de l’écrit », y compris dans leur dimension visuelle, c’est-à-dire bi- et tridimensionnelle. Qu’il s’agisse de la mise en page (J. Demade) ou plutôt même du graphisme de l’écriture (D. Stutzmann, I. Lazzarini, L. Kuchenbuch), dans ses formes et typologies propres, reflétant une réception anticipée par le scripteur, dans une chaîne d’action sociale, où l’écrit « pragmatique » n’est pas plus porteur d’une réalité qu’un écrit « non-pragmatique ». Lire la suite

L’écriture pragmatique (5). France

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

I. Bretthauer, H. Dewez, B. Grévin : « La notion d’écriture pragmatique dans la recherche française du début du XXIe s. »

En France, le succès de l’écriture pragmatique comme notion de travail remonte au plus tard aux années 2000, se qui se reflète dans les travaux de Pierre Chastang et Étienne Anheim, de l’« École de Saint-Quentin-en-Yvelines » de manière générale. Il ne faut pas oublier le rôle des recherches de Michel Zimmermann ou Laurent Feller, de tout ce qui se fait autour de Caroline Bourlet et du séminaire sur l’histoire de Paris, de la nouvelle diplomatique suscitée par Olivier Guyotjeannin, Laurent Morelle et bien d’autres. Le numéro de la revue Médiévales, consacré aux pratiques de l’écrit (56, printemps 2009) en un bon représentant des résultats de ces mouvements historiographiques – l’introduction de P. Chastang et É. Anheim appelant de ses vœux une synthèse sur le sujet.

Le domaine représenté par l’écrit pragmatique tend à se définir, en France, par un type d’écrit : écriture de la gestion du pouvoir et mode d’écriture formulaire. I. Bretthauer évoque les travaux de Peter Rück, Armando Petrucci et Marco Mostert, et note que, travaillant sur la Normandie, elle est concernée par plusieurs historiographies.

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L’écriture pragmatique (4). Angleterre

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

H. Lacey, « Political consciousness and official forms of writing in later Medieval England »

Helen Lacey retrace ensuite l’évolution de l’historiographie anglaise dans le domaine. Les réflexions de Jack Goody sur la Literacy ont servi d’arrière-plan au développement d’un mouvement considérant l’écrit comme un moteur du changement en histoire et la lecture et l’écriture comme un facteur de réorganisation de l’esprit humain. Malcolm Parkes avait évoqué la Literacy des laïcs au xive siècle, en révélant la sous-estimation et soulignant l’importance d’estimer non tant la fréquence statistique de l’aptitude à lire et écrire que l’ampleur, les objets et les stratégies de sa mise en œuvre ; l’aspect pragmatique de la chose relevant de la capacité à dépasser les horizons immédiats de l’utilisation de textes. Lire la suite

L’écriture pragmatique (3). Allemagne, Suisse, Autriche

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

L. Kuchenbuch, « Jenseits des ‘textus’ : Aspekte der pragmatischen Literalität im Spiegel der neueren deutschen Mediävistik »

Ludolf Kuchenbuch annonce présenter le point de vue d’un observateur externe, dont les activités de recherche ont déjà quelques années, ce qui le conduira à parler surtout d’autres que lui. Il rappellera, incidemment, qu’il a travaillé 25 ans sur les écritures pragmatiques sans avoir besoin du mot ou du concept de « pragmatische Schriftlichkeit ».
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L’écriture pragmatique (2). Italie

La journée du LAMOP du 12 avril 2012 (L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne) a cherché à déterminer la pertinence et la valeur heuristique de la notion « d’écriture pragmatique » par la confrontation des définitions et usages proposés en Italie, Allemagne, Suisse, France et au Royaume-Uni. Ce compte-rendu, écrit à deux mains par S. Barret et D. Stutzmann, s’inscrit dans une série :

[Ecriture pragmatique : objet et problématique] [Italie] [Allemagne, Suisse, Autriche] [Angleterre] [France] [Perspectives et nouveaux concepts]

I. Lazzarini, « De la révolution scripturaire du Duecento à la fin du MA : pratiques documentaires et analyses historiographiques en Italie »)

Isabella Lazarini (U. Molise), qui a notamment dirigé un numéro spécial de Reti Medievali sous le titre Scritture e potere. Pratiche documentarie e forme di governo nell’Italia tardomedievale (XIV-XV secolo) [voir son introduction : Reti Medievali, 9 (2008), 6-23] et connaît parfaitement les nuances et évolutions historiographiques de la péninsule italienne, note que l’étude des documents « pragmatiques » est sortie des champs étroits de la diplomatique et de la paléographie, aboutissant à une notion très large où la quotidienneté joue un rôle important. Il s’agit aussi d’étude de l’organisation de la mémoire culturelle, d’abord dirigée vers les XIIe-XIIIe siècles, puis étendue tant vers l’amont que vers l’aval.

Un premier problème est représenté par la définition de l’objet. En Italie, l’on parle ad hoc de scritture pragmatiche au pluriel, car le singulier désigne soit le fait d’écrire, soit l’expression graphique de l’écriture. Lire la suite