Humanités numériques et diplomatique bourguignonne

La 6e journée des CBMA s’est tenue à Dijon le 27 janvier 2012. Sous le titre humble « Les chartes bourguignonnes sous Philologic », l’enjeu était de démontrer le renouvellement des questions que permettent les humanités numériques.

Parmi les actualités du projet CBMA, Marie-José Gasse-Grandjean mentionne :

  • l’intégration des nouveaux corpus (notamment Saint-Bénigne et Saint-Benoît-sur-Loire),
  • la mise en ligne de sept nouveaux cartulaires numérisés des Archives départementales de Côte d’Or sous la forme de livres à feuilleter : poursuite des activités, mais importante néanmoins (la liste à jour est sur la page documentaire des CBMA et non ici, ni ) — on regrettera comme Torsten Schaßan que ce format ne permette pas une citabilité par l’URL page à page ou un export de l’image comme sur Gallica,
  • la numérisation des dictionnaires topographiques de Bourgogne avec une conversion dans un schéma XML spécifique (on regrettera que la TEI ne soit pas employée).

Deux grandes innovations sont annoncées :

  • les CBMA deviennent également un lieu d’édition de chartes inédites, puisque 62 actes édités par C. Rey sont maintenant intégrés. Un système de transcription collaborative comme chez Monasterium, voire des collaborations, ne sont pas exclus.
  • Les serveurs, y compris les CBMA sous Philologic, passent sur un hébergement du TGE Adonis

.

Dans sa communication « L’outil de recherche de la base CBMA et la reconstruction d’un réseau social de pouvoir : L’exemple de la seigneurie de Semur-en-Brionnais (XIe-XIIe s.) », Armando Torres Fauaz met en évidence les transformations sociales et les mécanismes du pouvoir par une étude des liens entre personnes et lieux. Il définit a priori des catégories de personnages selon leur importance supposée (nombre de dons, noblesse, fonction ecclésiastique) et des types de relation, allant de la mention explicite de parenté à la présence simultanée parmi les tméoins (certaines bizarrement nommées de lettres grecques hors ordre alphabétique). Les principales conclusions portent sur l’évolution de la « porosité des entourages », c’est-à-dire la possibilité pour des personnages d’intervenir dans plusieurs territoires et d’être en relation avec différents seigneurs, et les mécanismes d’autonomisation du monastère de Marcigny-sur-Loire. Alain Guerreau fait remarquer que le travail d’identification onomastique pourrait servir pour créer un « lemmatiseur » des noms propres et servir pour la fouille de données dans la reconnaissance des entités nommées, avant de présenter, à son tour, des outils pour les humanités numériques, notamment TXM.

La communication « La banalité révélatrice : les clauses finales des actes au miroir de Philologic » de Sébastien Barret et Dominique Stutzmann a réinterrogé le concept de « l’anarchie documentaire ». Prenant l’exemple de Cluny, S. Barret montre que les clauses finales et le formulaire diplomatique sont employés avec une régularité et une fréquence inattendues, mais, surtout, que les mots du vocabulaire des clauses pénales ne sortent pas de cette partie du discours diplomatique, ce qui démontre que les scribes ne les considéraient pas comme banales et, indépendamment de la validité ou de l’effectivité de ces clauses, leur rédaction prouve que la conscience de ce qu’est une charte, de sa construction et des différentes parties du discours diplomatique est encore vivace. D. Stutzmann montre ensuite que les clauses finales sont plus stables dans leur phase d’élaboration (annonce du sceau) ou dans leur stade de plus grand emploi que dans les étapes finales de dissolution. Dans l’éclatement et la dissolution multiforme, la dispersion des motifs est telle que la banalité ne devient plus une uniformité, mais un réservoir où chaque maison a son identité propre et où ce que J.-L. Benoit appelle le « micro-formulaire » permet de repérer une origine, voire un scribe. Le formulaire se comporte comme un collier de perles, où les permutations, rotations et interversions font apparaître des motifs qui tous ont un air connu, mais définissent des mots spécifiques.

Nicolas Perreaux poursuit en rouvrant, lui aussi, un dossier ancien de l’histoire rurale – la signification du mot villa (« Les CBMA au format philologic, avec et sans Philologic. Formalisations, expériences : le cas du lemme lsquo;villarsquo; »). En revenant sur les définitions données par les dictionnaires et par les différentes théories historiques dans une historiographie abondante. L’examen approfondi de 150 000 chartes d’Europe, avec plus de 70 000 attestations, ainsi que des lemmes pagus, parrochia, vicus, vicaria, comitatus, fait apparaître des évolutions diatopiques et diachroniques très inattendues. Villa n’apparaît ni partout, ni tout le temps ; rare en Italie notamment, elle ne semble pas l’objet d’une transmission directe de la Rome tardo-antique au monde franc, et, malgré le capitulaire De villis, il semble que les souverains carolingiens n’aient pas contribué à l’extension du domaine de villa puisque le mot y est moins fréquemment attesté que dans les autres actes du coeur du monde franc. Enfin, N. Perreaux met en évidence les liens entre la villa et l’organisation sociale, les réseaux de parenté et l’économie, et sa disparition, avec l’encellulement. Si des points restent à éclaircir (Espagne wisigothique faiblement documentée, Angleterre saxonne, etc.), la méthode exemplaire, la mise en réseau d’un lemme, de ses synonymes supposés et des relations sociales font attendre avec une grande impatience sa thèse sur l’écriture du monde et l’appropriation de l’environnement.

Enfin, Eliana Magnani (« Autour de la désignation de l’échange »), dans une approche moins extensive et moins construite sur la théorie statistique que celle de N. Perreaux montre des phénomènes de répartition diachronique particulièrement remarquable du vocabulaire du transfert de propriété et de l’échange : mutare/mutatio, commutare/commutatio, permutare, cambiare, cambium (*cambi*, concami*, *scami*, *xcami*, *scang*, *schang* ), transferre, transfundere ; cf. I. Rosé, « Commutatio. Le vocabulaire de l’échange chrétien », 2010.
La mise en lumière de contextes d’utilisation où les verbes de transfert sont multipliés font douter de la simplicité du processus juridique. Certains formulaires évoquent bien des opérations distinctes, mais dès les époques les plus anciennes des développements proches des réduplications synonymiques laissent penser à des précisions pour couvrir des champs sémantiques proches, mais non identiques.
Le vocabulaire « commutare » connaît un emploi croissant à partir de la première moitié du IXe s., avec un pic à la fin du Xe s., puis une baisse. A partir de 1200, on assiste à une remontée de « cambium », mais surtout à l’apparition très rapide de « permut* ». L’examen de la Patrologie latine ouvre la piste d’un changement de légitimité par le choix entre deux supports étymologiques.

La journée s’achevait sur une présentation des archives de Maurice Chaume redécouverte à la BM de Dijon par Alain Rauwel et Nicolas Perreaux.

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