AAA – ΑΔΛ – Alphabet, Ambiguïté et Actualité (paléographique) : l’ontologie des formes alphabétiques

Pour répondre à l’actualité économique, et en hommage aux travaux récents de Peter Stokes (notamment ses articles « Describing Handwriting [1] [2] [3] [4] [5] » dans le cadre du projet Digital Resource for Palaeography) et de Marc H. Smith (notamment sa communication « Les formes de l’alphabet latin, entre écriture et lecture » au colloque La Vie des formes au Collège de France),voici quelques observations sur l’inscription de la lettre A dans un système de formes.

ΑΔΛ : la spécialisation des formes

De même que les langues évoluent, les mots se spécialisent et se voient renforcés de doublets lexicaux, souvent étymologiques (mon doublet préféré est la spécialisation de « bouquet » et de « bosquet » selon la taille des plantes rassemblées), les formes alphabétiques s’inscrivent dans des systèmes de signification où leur univocité est assurée par leur morphologie, qui peut se transformer, s’enrichir au besoin, ou se simplifier quand les risques d’ambiguïté s’éloignent.
Dans l’alphabet grec, par exemple, l’alpha capital (A) est muni d’une barre horizontale au milieu de sa hauteur, ce qui le distingue du delta capital (Δ), dont la barre est au bas de la lettre, et du lambda capital (Λ) qui en est dépourvu, et est de même forme que l’upsilon capital, dont il se différencie par sa position pointe en haut.


Paris, Bibl. nat. de France, ms. Grec 83, daté de 1167, lignes 2 et 3 « ευαγγελιων »

ADL : univocité et simplification

Dans l’alphabet latin, la barre du A n’a pas de fonction graphique de distinction : la rotation a transformé le lambda et le delta s’est arrondi en même temps que retourné. Aussi, dès les écritures capitales anciennes, une forme simplifiée de l’A se fait jour, aussi bien dans les écritures cursives (écriture commune classique) que dans les inscriptions à faible niveau de formalité ou dans le fragment du De bellis Macedonicis (Londres, British Libr., Papyrus 175 = CLA 207 [image en ligne]), la capitale d’usage livresque (cf. Vergilius Augusteus ou Vergilius Romanus). C’est, du reste, l’une des composantes graphiques dont se souviendront les scribes carolingiens quand ils feront usage de capitale rustique pour leurs titres.


Reims, Bibl. mun. Carnegie, ms. 7 (f. 22r), « Filii David filii Abraham »

L’écriture onciale n’est pas aussi stable quant à la morphologie de la lettre A, même s’il n’y a pas d’ambiguïté. La première lettre de l’alphabet y prend généralement une forme où le trait gauche et la barre se résument en une boucle ou en une pointe.

Paris, Bibl. nat. de France, lat. 256, Premiers Évangiles de Saint-Denis, vers 700-725, « probatur. Si enim latinis exemplaribus fides est adhibenda, respondeant quibus tot sunt enim pene quot codices. Sin autem veritas est quae- »

Toutefois dépourvue de barre, surtout dans les attestations les plus anciennes, l

Résurgences de formes : un détour par nos jours

Une tendance récente des graphistes consiste à dépouiller l’A de son trait accessoire. L’influence de la capitale rustique est peu probable. Il s’agit d’une réponse à l’impératif less is more, qui permet, dans l’univers graphique, de donner plus de force aux éléments, tout en manifestant originalité et dynamisme.


Copie d’écran de la page d’accueil d’Easyjet (www.easyjet.com) en français

Le logo lui-même de la compagnie Easyjet n’est pas modifié, mais « l’identité visuelle » a été récemment modifiée par l’introduction de capitales simplifiées, comme à la Casa de Velazquez

Logo de la Casa de Velazquez

D’autres exemples se trouvent facilement. Soit dans des niches, qui, récemment encore, préféraient les écritures néo-gothiques :

Affiche Dream Theater (concert au Zenith le 3 février 2012)

Soit pour des films à grand public :
Affiche du film Millenium (avec D. Craig), photographiée à Poitiers

A l’inverse, quelques exemples, mais plus rares, exploitent la forme en delta (Δ), dont l’avantage est de n’omettre aucun trait, au prix d’une simple déformation.

Affiche de Sabine Jaccard, photographiée rue de Longchamp (75116 Paris)

Résurgence de formes : archaïsmes et renaissances dans les litterae elongatae

Dans les diplômes impériaux du XIIe siècle se trouvent, dans les lettres allongées de la première ligne, des lettres a de différentes formes, créant des doublets graphiques, qui sont, comme les doublets lexicaux, souvent de nature étymologique ou archéologique.  Deux morphologies nous intéressent ici : le A sans barre et le a ouvert, en forme de u. (Sur les scribes de la chancellerie impériale, voir W.Koch, Die Schrift der Reichskanzlei im 12. Jahrhundert (1125-1190). Untersuchungen zur Diplomatik der Kaiserurkunde, Wien, 1979 : le A sans barre du scribe Anno est mentionnée à la p. 26, et le a ouvert des scribes Tietmar A et Ekkehard A est évoqué respectivement aux p. 30 et 39-40 ; les formes ne sont pas commentées.)

Dans les mots « divina favente » visibles sur l’extrait ci-dessous, un mélange de formes se fait jour, mais ne porte que sur la lettre e, minuscule à la première occurrence dans favente et capitale en fin de mot. Les deux A sont de forme capitale et écrits sans barre. La lettre T est caractérisée sur toute la première ligne par un appendice qui rappelle les formes bouclées.
Extrait d’un acte de l’empereur Henri V en 1114 pour Einsiedeln (Klosterarchiv Einsiedeln, 64), disponible sur Monasterium.net

Une seconde forme en usage est celle du a ouvert. Les deux extraits ci-dessous montrent les mêmes mots « divina favente »

Extrait d'un acte de l'empereur Lothaire III en 1136 pour Einsiedeln (Klosterarchiv Einsiedeln, 70), disponible sur Monasterium.net

Extrait d'un acte de l'empereur Lothaire III en 1136 pour Einsiedeln (Klosterarchiv Einsiedeln, 71), disponible sur Monasterium.net

Dans ces deux actes, le mélange des formes capitales et minuscules s’accroît : le D est encore capital, mais a, e, f et n sont maintenant minuscules.

La forme ouverte est une forme précaroline, attestée aussi dans des écritures bénéventaines (e.g. Paris, Bibl. nat. de France, lat. 7580),  dans la célèbre écriture az de Laon où la forme ouverte de a prend l’apparence d’un chevron («)

Paris, Bibl. nat. de France, lat. 12168 (f. 50r)

ou dans le Lectionnaire dit de Luxueil
Paris, Bibl. nat. de France, lat. 9427 (f. 13v) : « qui facit angelos suos / flammam ignis »

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