International Medieval Congress 2011 : paléographie médiévale, méthodologie et approches statistiques

Le colloque annuel de Leeds — International Medieval Congress — a, comme chaque année, été riche en communications sur les thèmes les plus différents. Parmi la trentaine de communications auxquelles j’ai assisté en trois jours (le miracle de Leeds !), voici quelques mots sur celles concernant la paléographie.

Statistiques et ‘medieval literacy’

La première session « Strength in Numbers?: Towards Quantitative Analysis in Studies of Medieval Literacy », modérée par Anna Adamska, réunissait Janika Bischoff (Université de Münster), Graham Barrett (Université d’Oxford) et Marco Mostert (Université d’Utrecht) pour une session « Statistics in literacy ». La première (« Medieval Manuscripts and Their Owners: A Statistical Approach to the Evidence from Testaments ») a constitué une base de données à partir de l’ouvrage fondamental de Susan H. Cavanaugh, A Study of books privately owned in England, 1300-1450, et en a exploité les données testamentaires (typologie des testateurs, des légataires et des livres), notamment dans une approche d’histoire genrée.  Avec 597 testateurs et 2682 items (parfois un livre, parfois “all my books”), il apparaît sans surprise que les hommes dominent les sources (88 %) et les manuscrits (92 %, soit un nombre d’items moyen supérieur à celui des femmes). Devant la mort et les livres, la femme se définit majoritairement par l’homme (52 % sont soit « femme de », soit « veuve de »), les femmes disposant d’un statut propre sont explicitement nobles dans une proportion sans rapport avec leur nombre dans la société (13 % comtesse, 4 % duchesse ; 10 % « lady »). Les observations les plus intéressantes concernent la possession féminine des textes vernaculaires et la transmission féminine des livres, phénomène connu mais encore mal mesuré : si les hommes lèguent à des hommes ou des institutions (respectivement 49 % et 41 %), les femmes lèguent beaucoup plus à des femmes (36 % contre 39 % aux hommes et 23 % aux institutions). Diverses autres observations portent sur l’analyse croisée des textes possédés et intéresseront les historiens des bibliothèques.

Grahem Barrett (« Scribes and Charters in Early Medieval Spain (711-1031) »), par l’analyse des mentions de scribes dans les chartes espagnoles, remarque dans un corpus de 3900 chartes que la production écrite tend à se concentrer : aux temps les plus anciens, la majorité des chartes n’est pas signée, mais celles qui le sont se répartissent entre de très nombreux scribes, dont la plupart ne sont attestés qu’une fois ; la répartition change au cours du temps. Plusieurs observations stimulantes sont faites (hiérarchies des scribes, mobilité, influence sur le formulaire, disponibilité de l’écrit dans l’Espagne médiévale même hors des centres de pouvoir).

Moins statistique que le titre de la session ne le laissait espérer, la communication de Marco Mostert (« Medieval Manuscripts and their owners : the evidence of colophons ») était néanmoins très suggestive et mettait très heureusement en valeur le Catalogue des manuscrits datés comme source pour l’histoire du livre. Tant pour les phénomènes de tradition de livre sur l’autel (e.g. ms. Paris, BnF, lat. 826) que pour le prix des livres, les changements sociétaux (monétarisation de l’économie, relations interpersonnelles à travers des livres, valeur de l’autographie, rôle de la dédicace et lien entre universitaires et collèges) que sur la typologie des livres disposant de colophons et la distorsion de la source, des observations judicieuses et fines ont enrichi tous les auditeurs.

Paléographie et diplomatique

Dans la session « Palaeography and Diplomatics: So Far and Yet So Close from Each Other… » à laquelle je participais avec Sébastien Barret et Paul Bertrand (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes – CNRS) et modérée par Georg Vogeler, le rôle de l’expertiste paléographique dans les études diplomatiques a été mis en lumière, tant pour l’élaboration du savoir disciplinaire que pour l’impact des questionnements de la paléographie sur les recherches concernant la production de l’écrit pragmatique en chancellerie. S. Barret (« Reading the Charters is not Enough: Palaeography and the Diplomatist »), s’élevant au-dessus du constat commun du besoin paléographique pour dater/localiser (cotes, annotations etc.), a d’abord taclé les pratiques actuelles en démontrant à l’aide d’exemples l’intérêt de la ponctuation pour la compréhension diplomatique des sources (distinction des mains, mais aussi segmentation diplomatique, formalité, organisation de la production de l’écrit) et abordé des questions nodales de la paléographie : comment définir une main et comment l’identifier ? Paul Bertrand également (« ‘Ordinary’ Writing in Northern France, 1275-1325 »), qui a remis en question le concept « ordinaire » tant pour la production écrite que pour l’écriture utilisée ; il pose la question de la formalité, de la compétence, de la rapidité et de l’économie de l’écriture et interroge la téléologie paléographique adoptée par de nombreux diplomatistes. Mon étude sur la production diplomatique des doyens ruraux et archiprêtre en Bourgogne-Champagne au 12e s. (« The Early Diplomatic Production of Rural Deans in Burgundy-Champagne and the Palaeographical Evidence ») a mis au jour l’existence d’une production régulière dans le diocèse d’Autun 25 ans plus tôt qu’on ne le considérait jusqu’à présent. Celle-ci apparaît organisée et distribuée, donc avec l’équivalent d’un « bureau d’écriture » ! Cette découverte diplomatique ne peut cependant être interprétée et comprise qu’avec un questionnement proprement paléographique, qui remet à plat les problèmes d’influences et de transferts culturels en matière diplomatique, et interroge les critères d’attribution d’une écriture à des mains et à des groupes.

Deux communications méritent d’être évoquées, au milieu de sessions passionnantes, mais hors du sujet de cette note. Celle de Matti Peikola ‘Y can not fynde this gospel in the stori of oon of Foure’: Scribal frustration and liturgical paratext in BL MS Harley 6333 ») étudiant le travail de composition des tables du Unum ex quattuor, dont la traduction anglaise (One of Four, ou « Oon of Foure ») a été utilisée comme texte vernaculaire des évangiles de la messe selon l’usage de Salisbury et pour servir de lectionnaire, avec indications des modifications et abrégements par rapport au texte latin lu. Pourquoi n’avoir pas travaillé directement à la production d’un lectionnaire en anglais ? Sans doute partiellement un changement dans le projet initial (initiative cléricale sans doute, production de qualité professionnelle, mais différentes signatures de cahiers), mais l’objectif et le public (laïque ?) reste largement inconnu, d’autant qu’on ne décèle pas de trace hérétique.

Celle aussi de Hanna Wimmer, « Teaching natural philosophy in medievl Oxford: on the glosses ad illustrations in 13th-c. Aristotle textbooks », dans la session 806. L’analyse de la mise en page, notamment gloses et commentaires marginaux et interlinéaires, des œuvres d’Aristote à l’université d’Oxford montre une standardisation dans les années 1230-40. L’écriture des commentaires (une cursive anglaise posée) autour du texte aristotéliciens (en textualis) prouve qu’il s’agit au mieux d’une mise au propre de notes de cours, ce qui n’étonne guère. On s’étonne davantage de la différence typologique avec les manuscrits bibliques (glose en textualis). L’étude des provenances, mentions, reliures prouvent une circulation par cahiers avant la reliure, qui sort le volume du circuit estudiantin pour en faire soit un volume de bibliothèque, soit un outil de professeur, mais la simultanéité du texte central et de la glose reste impossible à affirmer comme à infirmer, en l’état actuel des connaissances.

La session 1002 « The Art of Script(ure): Letters as Visual Signs in Micrography and other Forms of Hebrew Calligraphy » consacrée au phénomène fascinant de la micrographie hébraïque réunissait Rahel Fronda (Micrographic Bibles in Ashkenaz: First Findings and Further Questions, Université de Leeds), Annette Weber (The Living Letters of Scripture, Hochschule für jüdische Studien, Heidelberg) et Zeev Abel (Decorative Micrography on the Title Page of Exodus in the Reuchlin Bible). Différente de la micrographie qui se développe au 17e s. et qui permet de tracer des dessins où l’écriture elle-même n’est plus perceptible sans instrument de grossissement optique, la micrographie hébraïque permet de créer un décor figuré dans les manuscrits où la loi talmudique interdit la représentation et le décor. Elle diffère substantiellement de la calligraphie (car le tracé des lettres lui-même n’est pas orné) et se rapproche du calligramme, quoique ce mot soit associé à des réalisations graphiquement éloignées.

Le développement de l’ornement micrographique intervient à la fin du 12e s. ou au début du 13e s. (voir les informations de la Princeton University Sefer Hasidim database) et la qualité de réalisation et la complexité s’accroissent progressivement, avec l’introduction de motifs héraldiques où l’influence de la décoration séculière chrétienne se fait sentir. Une typologie sommaire permet de répartir les manuscrits selon la disposition de l’ornement (marginal, décor à pleine page, pleine page et marges, massorétique). Dans ces volumes souvent luxueux et très grands, dont le public reste à appréhender d’autant que l’écriture contournée empêche une lecture aisée (un parallèle peut être dressé avec la statuaire imperceptible des étages supérieurs des cathédrales), les textes en micrographie sont très rarement identifiés et un champ entier reste à défricher.

A. Weber, dans sa communication « The living letters of Scripture » présente les livres mémoriaux contenant les noms à lire aux fêtes et qui sédimentent l’histoire juive dans la liturgie. Le plus ancien date actuellement du 17e s. (nombreuses destructions dans l’Allemagne nazie) et utilise l’écriture carrée créée au 13e s. pour la bible, sachant que les Juifs de l’époque moderne avaient encore accès aux manuscrits médiévaux (les génizah modernes contiennent encore des fragments du Moyen Âge). Lors du passage à l’imprimé, la typologie paléographie se modifie (utilisation de l’otéot Amsterdam) et non de l’écriture carrée. L’étude de la production de la famille Ben Canonimos de Neuss (bibles de Wroclaw, de l’Ambrosiana et de la Vaticane), avec un réseau familial s’étendant sur toute l’Allemagne,  permet de suivre le développement et la diffusion des formes carrées et d’un programme iconographique où la massorah et sa traduction micrographique se manifestent comme barrière et défense de l’Ecriture.

Z. Abel mène l’étude d’une décoration complexe de la Bible de Reuchlin (688 ff., 61 x 43 cm, écriture carrée ashkenaze, mise en page à 3 col. avec décor micrographique et lettres noires peuplées d’animaux en blanc). Ne serait-ce que l’identification du sens de la lecture, avec un texte traversant, tout du long, passant dans étoile centrale, tournant autour des oiseaux, où deux lignes côte à côté vont généralement dans deux sens opposés, etc., permet une reconstitution donnant à voir la complexité et la virtuosité de l’artiste. Les problèmes d’interprétation sont nombreux (connotations positives ou négatives des griffons/dragons/autres animaux, approche iconographique ou aniconograhpique, liens entre texte et forme).

Le numérique et l’Angleterre saxonne: diplomatique, prosopographie et paléographie

La sessions 1301 « Digital Anglo-Saxons: Charters, People, and Script » présentait les réalisations du Centre for Computing in Humanities (King’s College, Londres). Les bases prosopographiques, exploitant les sources diplomatiques et narratives, ont elles-mêmes une généalogie complexe : à partir de la Prosopography of the Later Roman Empire (jusqu’en 641) s’est développée la Prosopographie der mittelbyzantinischen Zeit (« PmBZ », Empire byzantin jusqu’en 1025) continuée par la Prosopography of the Byzantine Empire, devenue Prosopography of the Byzantine World (« PBW », Empire byzantin de 1025 à 1102), tandis que la prosopographie anglo-saxonne émergeait sous la forme de la Prosopography of Anglo-Saxon England alimentée en deux temps (PASE 1 couvrant les années 597-1042 et PASE 2 continuant jusqu’en 1066 et au-delà), l’Ecosse faisant l’objet d’un projet spécifique Paradox of Medieval Scotland 1093-1286. La présentation de John Bradley a fait le point sur la structure de la base de données relationnelle, disséquant l’ensemble du savoir prosopographique en « factoids » dans une structure très web sémantique (type, liste d’autorité, lieu, possession, personne impliquées, relations). La qualité des requêtes qui deviennent possibles est non seulement un enjeu pour les recherches sur les pratiques culturelles ou religieuses, mais changent même la nature de l’interrogation historique, en ouvrant de nouvelles voies de questionnement dans ce qui est le meilleur des humanités numériques.

Une même révolution se fait jour dans l’intervention de Peter Stokes « Anglo-Saxon script: computing for palaeography, manuscritps and diplomatic » qui expose six projets du Department of Digital Humanities, dont le sien (DigiPal). Celui-ci se concentre sur l’écriture anglo-saxonne des textes vernaculaires et incorpore le contenu de Mancass C11, EM1060-1220, eSawyer, Scragg List, Gneuss List, et la base personnelle de P. Stokes. On en reparlera bientôt.

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