Paléographie numérique : plus de numérique que de paléographie ? Ou des instruments nouveaux pour s’attaquer aux questions traditionnelles d’une science déjà ancienne ?

[Màj 1-08-2011 : Version espagnole par Néstor Vigil Montes sur le blog Conscriptio]
[Màj1-09-2011 : Site de l’atelier exploratoire avec résumés et présentations]

L’atelier exploratoire Paléographie numérique (« ESF Workshop Digital Palaeography), financé par l’ESF et organisé par Malte Rehbein, s’est tenu à l’université de Wurtzbourg, où les humanités numériques connaissent une vitalité importante. Réunissant 24 chercheurs de 9 pays d’Europe et des Etats-Unis, il a été ouvert par une lumineuse intervention du Prof. Overgaauw (« Palaeography: old questions and new technology »), rejetant complètement l’idée d’une crise de la paléographie : la présence de jeunes chercheurs et l’intérêt dont jouissent les études sur la culture matérielle et intellectuelle du Moyen Âge font de la paléographie un champ disciplinaire vivant et actif, qui a le devoir d’éclairer des chercheurs venus aux manuscrits avec d’autres questionnements.

Il rejette partiellement l’idée que les humanités numériques renouvellent les questionnements et souligne  que l’intérêt des nouvelles technologies est d’offrir l’espoir de réponses satisfaisantes à d’anciennes questions, dont la résistance à l’analyse traditionnelle est en partie la cause même des doutes des paléographes sur la pertinence et l’efficacité de leurs méthodes. Après une liste de problèmes encore insolubles (dont le premier est « comment trouver des critères fiables pour dater et localiser une écriture ? »), il dresse à traits suggestifs un panorama des progrès positifs obtenus dans les connaissances paléographiques depuis 50 ans, tant par une approche traditionnelle (création et diffusion des écritures caroline et humanistique) que par la codicologie quantitative.

Cette opposition des acquis récents et des blocages permet d’appréhender d’une part la notion de progrès en sciences humaines, avec des réponses toujours frappées d’incertitude, et d’autre part la dualité de la pratique paléographique, au croisement de l’érudition positive (scholarship) et de l’œil (connoisseurship). Ce dernier pourrait être entraîné ou suppléé par les technologies d’analyse d’image (T. Schaβan).

Dans les voies actuelles de la paléographie (paléographie statistique, analyse d’image numériques et constitution de larges bases de données), il souligne que l’emploi des technologies numériques modifie les usages de la recherche, mais surtout exige un apprentissage supplémentaire et regrette que certains chercheurs « ne retrouvent pas le chemin vers leur objet initial » pour s’enfermer dans des questions auto-référentielles sans plus essayer de répondre à des questions historiques. Il invite aussi les chercheurs à venir ouvrir les manuscrits, car tous ne sont pas numérisés et la plus grande part n’a jamais fait l’objet d’étude approfondie.

Après cette communication publique, mettant clairement en lumière les enjeux des nouvelles technologies pour la paléographie, des sessions thématiques ont suivi avec des présentations servant à présenter des projets en cours et leurs résultats, mais surtout à ouvrir le débat sur les attentes et les espoirs suscités par des analyses et méthodologies innovantes.

Lettre, texte, forme : profil graphémique et analyse d’image

Quatre contributions décrivent l’éventail des possibilités de traitement du texte et de l’image dans l’univers numérique : l’association par transcription lettre à lettre (W. Scase), l’analyse graphique des lettres et l’OCR (T. Schaβan), l’élaboration d’une base de données des formes de lettres (S. Brookes), l’analyse graphique du complexe graphique et la visualisation des grandes masses de données. Lire la suite

International Medieval Congress 2011 : paléographie médiévale, méthodologie et approches statistiques

Le colloque annuel de Leeds — International Medieval Congress — a, comme chaque année, été riche en communications sur les thèmes les plus différents. Parmi la trentaine de communications auxquelles j’ai assisté en trois jours (le miracle de Leeds !), voici quelques mots sur celles concernant la paléographie.

Statistiques et ‘medieval literacy’

La première session « Strength in Numbers?: Towards Quantitative Analysis in Studies of Medieval Literacy », modérée par Anna Adamska, réunissait Janika Bischoff (Université de Münster), Graham Barrett (Université d’Oxford) et Marco Mostert (Université d’Utrecht) pour une session « Statistics in literacy ». La première (« Medieval Manuscripts and Their Owners: A Statistical Approach to the Evidence from Testaments ») a constitué une base de données à partir de l’ouvrage fondamental de Susan H. Cavanaugh, A Study of books privately owned in England, 1300-1450, et en a exploité les données testamentaires (typologie des testateurs, des légataires et des livres), notamment dans une approche d’histoire genrée.  Avec 597 testateurs et 2682 items (parfois un livre, parfois “all my books”), il apparaît sans surprise que les hommes dominent les sources (88 %) et les manuscrits (92 %, soit un nombre d’items moyen supérieur à celui des femmes). Devant la mort et les livres, la femme se définit majoritairement par l’homme (52 % sont soit « femme de », soit « veuve de »), les femmes disposant d’un statut propre sont explicitement nobles dans une proportion sans rapport avec leur nombre dans la société (13 % comtesse, 4 % duchesse ; 10 % « lady »). Les observations les plus intéressantes concernent la possession féminine des textes vernaculaires et la transmission féminine des livres, phénomène connu mais encore mal mesuré : si les hommes lèguent à des hommes ou des institutions (respectivement 49 % et 41 %), les femmes lèguent beaucoup plus à des femmes (36 % contre 39 % aux hommes et 23 % aux institutions). Diverses autres observations portent sur l’analyse croisée des textes possédés et intéresseront les historiens des bibliothèques.

Grahem Barrett (« Scribes and Charters in Early Medieval Spain (711-1031) »), par l’analyse des mentions de scribes dans les chartes espagnoles, remarque dans un corpus de 3900 chartes que la production écrite tend à se concentrer : aux temps les plus anciens, la majorité des chartes n’est pas signée, mais celles qui le sont se répartissent entre de très nombreux scribes, dont la plupart ne sont attestés qu’une fois ; la répartition change au cours du temps. Plusieurs observations stimulantes sont faites (hiérarchies des scribes, mobilité, influence sur le formulaire, disponibilité de l’écrit dans l’Espagne médiévale même hors des centres de pouvoir).

Moins statistique que le titre de la session ne le laissait espérer, la communication de Marco Mostert (« Medieval Manuscripts and their owners : the evidence of colophons ») était néanmoins très suggestive et mettait très heureusement en valeur le Catalogue des manuscrits datés comme source pour l’histoire du livre. Tant pour les phénomènes de tradition de livre sur l’autel (e.g. ms. Paris, BnF, lat. 826) que pour le prix des livres, les changements sociétaux (monétarisation de l’économie, relations interpersonnelles à travers des livres, valeur de l’autographie, rôle de la dédicace et lien entre universitaires et collèges) que sur la typologie des livres disposant de colophons et la distorsion de la source, des observations judicieuses et fines ont enrichi tous les auditeurs.

Paléographie et diplomatique

Dans la session « Palaeography and Diplomatics: So Far and Yet So Close from Each Other… » à laquelle je participais avec Sébastien Barret et Paul Bertrand (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes – CNRS) et modérée par Georg Vogeler, le rôle de l’expertiste paléographique dans les études diplomatiques a été mis en lumière, tant pour l’élaboration du savoir disciplinaire que pour l’impact des questionnements de la paléographie sur les recherches concernant la production de l’écrit pragmatique en chancellerie. Lire la suite