Ethos de l’historien, épistémologie de l’histoire, granularité de la source, (dis)continuité des pratiques savantes : « le métier d’historien à l’ère numérique (Paris, ENS, 12 mars 2011) »

Sous le titre « le métier d’historien à l’ère numérique », la SHMC a organisé une rencontre passionnante où sociologues et historiens ont discuté de leur pratique et de leur identité devant un public nombreux et réactif.

Portrait de l’historien en chasseur-cueilleur : lethos du questionnement historique

Dans le feu croisé des interventions, le numérique est apparu davantage un révélateur qu’une révolution. La métaphore de l’historien en « chasseur-cueilleur » à l’ère des centrales nucléaires, forgée par Yann Potin, et la question de la publication des sources et des protocoles d’interrogation remettent en cause la pratique du métier d’historien. L’historien apparaît placer à tort sa dignité dans la découverte des sources qui porteraient la vérité et se révèle sous-équipé face à l’industrie et à la recherche en sciences lourdes. Le numérique est responsable de la prise de conscience de ce qui fait la valeur de l’historien.

  1. ce ne sont pas les sources brutes qui font la valeur de l’historien, mais les questions qu’il pose et la façon dont il y répond ;
  2. l’historien doit trouver, identifier, sélectionner les documents (archives et autres) et les constituer en sources
  3. l’historien doit pouvoir poser des questions complexes et bénéficier des infrastructures nécessaires au traitement de ses données.

Quant à la première assertion, certains défendent l’inverse et que, pour éviter le plagiat, l’historien qui a trouvé un beau fonds doit le garder secret. Il existe certes des fonds plus riches que d’autres et la compétition professionnelle et universitaire existent. Le numérique pourtant sert ici de révélateur à la nature du métier d’historien-enquêteur, plutôt que chasseur-cueilleur. La numérisation de fonds entiers (même si les archives posent des problèmes très clairement mis en lumière par Y. Potin) rend vain le goût du secret. La communauté professionnelle doit au contraire valoriser la capacité de l’historien à identifier les fonds qui permettent de répondre à de nouvelles questions (primauté de la découverte ; qualité des orientations données par un professeur à ses étudiants tant pour les sujets et que pour les fonds à explorer) Être assis sur un fonds doit devenir une expression obsolète à l’ère numérique, d’autant que les inventaires deviennent accessibles autant que les documents[1].

Que signifie, en effet, un document « inédit » ou un fonds inédit à partir du moment où il est en ligne[2] ? Cela n’intervient certes pas pour les fonds soumis à consultation dérogatoire ou pour des fonds en mains privées. Mais que dit l’historien qui agit ainsi ? Que tout le travail est dans la source et que l’historien n’a pas de valeur ajoutée, ou si minime que n’importe qui disposant d’un accès au même fonds pourrait dire la même chose (il n’y aurait pas pillage ou plagiat autrement).

Cela ressemble à des attitudes de modestie que l’on a connu à certaines « sciences fondamentales » (ou « d’érudition »), mais qui sont dépassées. Faut-il en conséquence laisser la querelle aux contemporanéistes, puisque l’existence même d’un laboratoire comme l’IRHT montre que les médiévistes ne raisonnent pas de même ? Non, car ce n’est rien moins que l’ethos de l’historien qui est en jeu : à quoi sert-il ? n’est-il qu’un scientifique auxiliaire d’une vérité évidente et inoubliable devant la preuve ?

Il faut répondre par la négative :

  1. un même fonds pourra être interrogé de mille façons ;
  2. il restera toujours d’autres fonds à interroger
  3. la donnée est une construction


Usages, méthodes et outils : la pratique de l’historien

L’équipement et les pratiques de l’historien forment le pendant du problème précédent. Avec une pratique solitaire qui a forgé l’identité du chercheur, que l’imaginaire professionnel situe toujours dans la salle d’archives (leitmotiv répété presque de la première à la dernière intervention), les historiens ont tardé à imposer leur besoin en outils et en infrastructures.

Pour ceux-là, il en vient à utiliser les outils de tout le monde ou qui, du moins, n’ont pas été développés à son intention (interventions d’E. Ruiz et  de P. Mounier : bases de données relationnelles, outils bibliographiques comme Zotero, formats d’encodage comme TEI, blogging scientifique).

Pour celles-ci, Jean-Luc Pinol, historien et directeur du TGE Adonis, après avoir rapidement synthétisé l’impact du numérique dans la pratique des historiens (repérage des sources grâce aux inventaires numérisés ; accès aux accès aux données grâce à la numérisation et à l’OCR ; collecte des données, notamment par photographies numérique ; saisie et traitement des données dans les bases de données relationnelles, les SIG, etc.), a surtout insisté sur les modifications des conditions de la recherche en SHS avec la création d’infrastructures et d’un environnement interconnecté de la recherche, car le TGE est au cœur d’un réseau et un interlocuteur avec les acteurs majeurs du numérique scientifique (Centre de calcul de l’IN2P3, CINES, CCSD) et doit jouer un rôle dans l’établissement de bonnes pratiques pour la structuration et l’archivage d’objets numériques, ainsi que dans l’amélioration de leur accès, notamment avec Isidore.

Il souligne que les moyens de calculs mis en place sont peu utilisés par les historiens. Et c’est un problème. Il ne s’agit pas seulement de « remettre à leur [juste] place les méthodes quantitatives,  [victimes de] la fétichisation du chiffre, qui n’est qu’une source comme les autres » (E. Ruiz). Il faut aussi que les historiens s’approprient des méthodes et des moyens, afin qu’ils ne soient pas les utilisateurs de la puissance de calcul résiduelle dans l’économie actuelle de l’attention et du savoir. Il n’est plus envisageable de regarder « informatique et histoire » comme deux champs séparés où l’historien demanderait, de temps en temps, à un informaticien d’effectuer des calculs ; l’historien doit disposer d’informaticiens capables de structurer, développer et faire fonctionner les outils dont le premier a besoin pour poser ses questions.

Bruno Latour affirme : « on a la théorie sociale de sa technologie de données ». Eric Brian, même s’il nuance en réaffirmant le rôle du travail intellectuel, abonde dans le même sens, en reconnaissant que les mouvements historiographiques sont très liés aux théories mathématiques et aux outils à disposition. Ce n’est qu’en exploitant volontairement et intelligemment, c’est-à-dire en pleine connaissance, les vastes outils et infrastructures que l’historien pourra poser pleinement les questions actuelles et en inventer de nouvelles.

La communauté scientifique : l’avenir d’une tradition d’échanges

Dans la réflexion de Bruno Latour sur l’agrégat et l’unité et sur l’individu et le contexte, qu’il ne peut être question de résumer ici, émergent plusieurs points d’intérêt pour la sociologie de l’historien et de ses sources.

Le numérique modifie profondément les relations de l’homme à l’objet étudié et des hommes entre eux, car s’est formé un continuum entre les différents niveaux de granularité. Cette continuité remplace l’essence discrète qui faisait d’individus des êtres séparés et des documents des données séparées. Documents, fonds, individus, profils, production scientifique, communautés : toutes les relations sont intégrables dans une représentation mentale et les agrégats sont reformulables à l’infini (d’où des difficultés de représentation) [Visual complexity].

Ce contexte renouvelé, les impensés ou les non-dits de notre communauté de métier doivent revenir à l’avant de la scène : la compétition (problème politique à l’intérieur de communauté scientifique) et l’équilibre entre les deux tendances contradictoires permanentes de coopération et de compétition, ainsi que l’organisation des échanges (multipliés et accélérés) où mûrit une réflexion (dont le rythme ne se modifie guère). Cette organisation des échanges et de la réflexion est un enjeu crucial pour l’avenir. Le numérique a créé une zone grise de l’échange : une « publicisation » (P. Mounier) intermédiaire entre la correspondance privée et la publication (ouvrages ou articles dans revue à comité de lecture), qui suscite des interprétations contradictoires (infobésité à éviter ? impudence ? risque de pillage intellectuel ou, au contraire, protection contre le plagiat).

Il faut se réapproprier le temps (E. Brian), prendre ses responsabilités sociales, organiser les laboratoires, les métiers et les salles de cours, redéfinir le travail de thèse et les recrutements (université et CNRS), pour s’assurer que les historiens maîtrisent les outils nécessaires à leur questionnement (ne serait-ce que la capacité de dialogue avec le créateur d’outils) et pour restructurer les échanges dans le communauté. On pourrait ajouter : pourquoi pas des thèses collectives, comme dans les sciences dures ? En tout état de cause, il ne faudra pas s’arrêter en chemin, car les méthodes et techniques continuent d’évoluer.


[1] Il demeure qu’à qualité d’interrogation égale, mais à disponibilités différentes, le signalement d’un fonds pourrait nuire à un chercheur dans l’incapacité d’exploiter un fonds rapidement. C’est à la communauté de réguler les usages et les effets de publications, en équilibre avec les stratégies scientifiques, universitaires et professionnelles de ses membres.

[2] E. Brian donne pour exemple les procès-verbaux de l’Académie des Sciences, qui ont, pour ainsi dire, suffit à la renommée scientifique de R. Taton et P. Costabel, tandis que la recherche actuelle peut aujourd’hui poser d’autres questions, car bénéficiant d’un accès permanent aux sources numérisées.

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